Magasin Encyclopédique
2. Chenavard, Sujels tirés des Poèmes d’Ossian, Lyon, 1868, in-f°.
ces vignettes, dont plusieurs mêmes sont en couleurs; ce sont les plus médiocres. Le principal intérêt de ces images est de nous montrer, d'abord quel aspect d'Ossian paraissait devoir intéresser surtout le lecteur, ensuite à quelle mode artistique et littéraire obéissait le crayon du dessinateur. Sur le premier point, on remarque immédiatement que les grands aspects mélancoliques de cette poésie ne sont pour ainsi dire jamais signalés. Il en eût été bien autrement quelques années plus tard, si les illustrations avaient coïncidé avec le Romantisme. Ce qui tente l'illustrateur, c'est l’anecdote sentimentale ou pathétique, c'est surtout l’idylle gracieuse, et quelquefois aussi le dénouement dramatique. Nous avons déjà parlé des gravures de la traduction de Hill, Elles accentuent la couleur galante et romanesque du recueil de Smith. Devéria choisit, sans grande raison, pour l’unique illustration des Poésies Galliques de Baour-Lormian,le moment où Bosmina offre une coupe à Erragon. Le recueil de Boucher de Perthes s’orne d’un Ossian et d’une Malvina dans l'attitude traditionnelle. Quant à la mode, il faut reconnaître que les éditions françaises n’offrent pas les déguisements baroques dont s’affublent certains Ossians étrangers. On n'y trouve pas le chapeau tyrolien et les bottes à la houzarde du recueil de Bilderdijk. Il faut noter pourtant, comme exemple de la confusion qui se produit entre l’Ecosse d’'Ossian et celle de Scott, les sept vignettes des Chants d'un Barde de Miger, avec les tartans et les écharpes des héros.
Il n'est nullement évident que le caractère artificiel des poèmes ossianiques ait voué d’avance à la stérilité les efforts des artistes pour en interpréter le sentiment général ou quelques scènes particulières. L’inauthenticité des poèmes, leur vide psychologique, ne gênaient en rien le peintre ; l'absence de costume et de couleur locale vraie, si sensible au critique, le touchait peu, puisqu'il pouvait créer librement ; le paysage qu'indiquait le texte, très vague et très évocateur, le servait à souhait ; il eût du moins heureusement inspiré des artistes plus récents. Si les œuvres ont été ou médiocres ou oubliées, et parfois les deux ensemble, c’est que l’opinion du temps a pesé d'un grand poids sur l'imagination des peintres. On s’attachait surtout, dans Os-
Conclusion sur la peinture ossianique 597
sian, à la partie la plus artificielle et la plus vaine de l'œuvre, à celle qui était sortie tout entière du cerveau de Macpherson, à la fantasmagorie des ombres dans les nuages. En l'absence d'une religion positive, on aimait cette mythologie. « La mythologie d’Ossian intéresse : elle est douce et consolante ; elle serait pour un grand poète, un grand peintre, une source de conceptions pleines de vigueur et de charme ‘.» Obéissant à cette idée et à leur propre sympathie, les artistes se sont évertués, soit à placer l'action entière dans les nuages, comme l’a fait Girodet, soit à consacrer au moins la moitié de leur composition à ce qui se passe dans les nuages, comme Gérard, Ingres, Forbin. Leur peinture devient vague et inconsistante, et surtout arbitraire et fausse ; chargée de sens et d’allusions, érudite et compliquée, elle perd ses qualités d’art. À une autre époque, une autre école que celle de David eût pu avec succès puiser dans Ossian quelques paysages, quelques profils, quelques émotions. Alors on aurait pu trouver avec justice « le pinceau mieux inspiré que la harpe * ». Mais en persistant, sauf dans quelques anecdotes ossianiques, à faire de tous les personnages des « créations aériformes », des « images qui ne sont que des vapeurs », la peinture ossianique ne s’est pas « dégagée de ses brouillards» ; elle n’est pas « parvenue à créer des existences par l'imagination * ». La mode ossianique a rencontré une tendance à chercher une mythologie neuve qui fût en même temps une eschatologie consolante; toutes les deux se sont exprimées dans une forme imprégnée de traditions classiques, chargée d'allusions et de symboles, qui ne savait pas donner la sensation de l'infini douloureux, du passé, du rêve, et dont la mélancolie même était trop définie. Ainsi compris, le genre ossianique en peinture était voué à la monotonie, à la médiocrité ou au paradoxe stérile, et bientôt à l'oubli.