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CHAPITRE VI

Solitaires et rêveurs

I. L'ossianisme intime. Larevellière-Lépeaux et son groupe : ‘Trouvé; Gérard. Ducis et son Epilre à Gérard. L’ossianisme de ce groupe. I1. Deux rêéveurs. Ballanche : le sentiment ; la mélancolie et le souvenir. Sénancour : place importante que tient Ossian dans Obermann.

III. Charles Nodier : Le Peintre de Salzbourg ; les Essais d’un jeune Barde et l’ossianisme de Nodier devant la critique. Romans et contes divers : l’authenticité et l’admiration.

IV. Xavier de Maistre: une parodie d’Ossian. Stendhal; ce que veut dire pour lui ossianique. Quand il découvre Fingal. Incompatibilité de Stendhal et d’Ossian.

Ossian n’est pas seulement à cette époque le poète favori du maître, le chantre officiel de ses louanges, celui qui prête sa voix à l’enthousiasme et à l’adulation; il ne se borne pas à inspirer les faiseurs d’odes, de poèmes et de romances, à donner le ton aux musiciens, à paraître sur la scène et à figurer dans la peinture. Le Barde a des beautés moins pompeuses et des charmes plus secrets. Il sait aussi parler à voix basse, et ses chants ont une vertu discrète qui leur ouvre les âmes ; surtout les âmes timides, fières ou déçues de ceux qui redoutent et fuient le monde, et que le fracas de l’apothéose impériale laisse indifférents ou dédaigneux. Rêveurs, solitaires, voyageurs, ils vivent en dehors du grand courant de vogue et de popularité qui à cette heure même porte Ossian aux suprêmes honneurs; ils le lisent à l'écart et dans le recueillement; ils l’aiment, non parce qu'il est à la mode, mais parce qu'il a su toucher leurs cœurs.

Larevellière- Lépeaux et son groupe *d 599

Nalle part autant que dans un coin de la Sologne le Barde n'est honoré comme un dieu domestique. Larevellière-Lépeaux, membre du Directoire, l’a connu, l’a aimé comme tant d’autres en son temps ; mais il n'entre à son propos dans aucun détail, ni dans ses Mémoires, ni dans ses papiers manuscrits. Îl nous dit seulement qu'il était « dès ses plus Jeunes ans enclin à une mélancolie profonde. qui allait souvent jusqu’à lui faire répandre des larmes » ; qu'il était doué d’une imagination « que les ruines, les sites romantiques, les lieux jadis célèbres ont toujours fait travailler ‘ ». Rien d'étonnant si, avec cette nature rêveuse et romantique, il a goûté le Barde et appelé son fils Ossian; ce fils naquit en 1795 ou 1796. Sa fille s'appelait Clémentine : autre souvevenir de chères lectures. Dès le temps où Larevellière faisait partie du gouvernement, il était le centre d'un petit groupe de théophilanthropes ossianistes. Cette religion nouvelle, dont il était le grand-prêtre, inspirait des effusions auxquelles l’amour d’Ossian donnait une teinte particulière. Le citoyen Trouvé, commissaire du gouvernement français dans la République Cisalpine, allant au printemps de 1797 prendre possession de ses fonctions, tient au courant Larevellière, par des lettres fréquentes, des étapes de son voyage. Il l’appelle son père, et lui demande à chaque fois des nouvelles « de notre bonne mère et du bel Ossian » ; il lui dit son plaisir d'avoir rencontré le citoyen Arnault « auteur d'Oscar » ; ils se sont « embrassés en frères ». Il lui dépeint le paysage qu'il a observé en descendant sur Tarare : bruyères, pins, torrents, brouillards et nuages épais. « Les montagnes que nous avons descendues hier m'ont retracé plusieurs des images dont les poésies d’Ossian m’avaient donné l’idée *. »

Après avoir quitté le pouvoir et renoncé aux affaires publiques, Larevellière se confine dans un petit domaine de Sologne, la Rousselière, où il mène la vie la plus retirée, la plus paisible et la plus heureuse, entre sa femme, ses deux enfants, et quelques vieux amis qui font chez lui

| 1. Mémoires de Larevellière-Lépeaux, 1, 10 et 12. 2. Bibliothèque Nationale, Manuscrits (Nouvelles acquisitions françaises, n° 21.566 ) : Papiers de Laerevellière-Lépeaux. Lettre de Trouvé à Larevellière, de Tarare, le 20 floréal an V.

d’assez longs séjours, un Gérard, un Ducis. Le premier fait présent à son hôte « de la belle gravure» de son tableau d’Ossian. Ducis, plus intime encore, trouve dans la Rousselière le séjour aimé de sa vieillesse. Il embrasse avec tendresse Clémentine et le bel Ossian ‘. Il écrit de Versailles à son ami qu’il lui tarde de revoir « ces bruyères amies d’Ossian et de Fingal ». C’est chez lui qu'il compose son Epiître à Gérard, ou plutôt qu’il « en trace le dessin dans la chambre de madame Lépeaux, sous la belle gravure d’Ossian * ». La partie de cette Epitre qui commente le tableau ossianique de Gérard lui coûte bien du travail : il s’y est mis dès juin ou juillet 1805, et en janvier 1806 il paraît avoir terminé. Il lui faut pour y travailler « se mettre aux pieds d’Ossian pour entendre les accents de sa lyre antique et jouir du concert qu'il donne aux ombres des héros et héroïnes, dans le paradis des nuages et des souvenirs ». Comme il se sent, lui le vieux classique, bien

‘hésitant « dans l'expression de cette esquisse singulière,

romantique et aérienne * », il prie Gérard, qu’il appelle son Corrège, de le diriger ; et s’il faut entre eux un arbitre, il lui propose Népomucène Lemercier. D'ailleurs il demande directement conseil à ce dernier ; il lui soumet son idée, qui est de « terminer l’Epitre par le paradis des nuages dans Ossian, après avoir dit un mot de l’enfer des vapeurs infectées du Légo ‘ ». Enfin l’œuvre est achevée : il la lit à tout le monde à Versailles où il habite ; il l’envoie à Gérard et lui en donne lecture chez lui, « devant les tableaux qui l’ont inspirée ‘ ». C’est « comme une espèce de poème, car elle a 420 vers, et même comme une espèce de Salon », car on y trouve exposées « dans L'Amour et Psyché, dans Bélisaire, dans Ossian, les charmantes conceptions de Gérard », écrit-il à un ossianiste digne de le comprendre, à Arnault *.

1. Lettre du 22 ventôse an XIII, citée dans Mémoires de Larevellière- Lépeaux, 1, xxvr.

2. Lettres de Ducis, p. 225 : Lettre à Larevellière-Lépeaux, 29 janvier

3. Ib., p. 203 : Lettre à Gérard, la Rousselière, 12 messidor an XIII.

4. Ib., p. 198 : Lettre à M. Lemercier, la Rousselière, 12 juin 1805.

5. Ib., p. 258 : Lettre à Gérard, Versailles, 27 novembre 1806.

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