‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 303 sur 512 · Ib., p.220: Lettreà Arnault, Versailles, 6 décembre · texte numérisé non relu

Ib., p.220: Lettreà Arnault, Versailles, 6 décembre

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À Ducis 601

Cette Epitre à Gérard, en vers libres, datée de juin 1805, | est en effet fort LEE Ducis y retrace successivement … quatre tableaux de son ami : Psyché et l'Amour, Bélisaire, Les Quatre Ages, Ossian. Le dernier morceau est le plus étendu : il compte 112 vers. Il esquisse d’abord la grande figure du Barde lui-même, telle qu’elle apparaît dans le tableau de Gérard:

Où suis-je? Quels concerts! Ossian, je te vois! Chantre des temps passés, j'ai reconnu ta voix... < Dépassant cette tour antique ; L’astre timide de la nuit De son rayon mélancolique Argente les longs flots de ta barbe qui fuit Sur ton sein large et poétique.

Le Nord a dans ton sein concentré le génie.

Il évoque ensuite Fingal, Oscar et Malvina, « l’Antigone du Nord », leurs dogues fidèles, et le Cromla, et Selma, et l’ombre de Trenmor, et tous les « Ajax du Nord », et

Les berceaux endormis par un chant romantique...

et la lune, Astre pâle, et chéri des cœurs mélancoliques. Ossian offre en effet l’occasion de dire les douceurs de la mélancolie :

Long tourment, mais si cher, si plein de volupté ; Duvet où l’on enfonce, on s’endort enchanté; Incurable bonheur d’une âme recueillie,

Dans ce qu’elle aime ensevelie, Qui vit, s'enivre et meurt d’un miel qu'elle a goûté.

Après avoir rappelé Homère, Virgile et leurs « champs Elysiens », le poète s’écrie :

Mais quoi ! l’Ecosse aussi n’a-t-elle pas les siens ?

.4. Œuvres de Ducis, III, 186.

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6o2 Ossian en France

Ce paradis de nuages, qu’ilchante avec plus de conviction que ne l'avaient fait Parny ou Campenon, il souhaite que Gérard et lui-même y soient admis après leur mort. Fils du xvur siècle, le vertueux Ducis n’a pas d’espérance plus certaine. Il y a d’ailleurs dans tout cela des fausses notes, des lauriers du Nord, des zéphyrs, des palmes, des dieux. La pièce est en général faiblement rimée, et les termes en sont impropres. Le bon Ducis, qui n’a jamais fort bien écrit, a soixante-treize ans.

Vers le même temps, il se montre encore occupé à « retoucher avec soin » deux anciennes romances qu'Andrieux pourra insérer dans la Décade « avec ou sans musique de Grétry ‘».La première des deux lui plaît davantage, car «le sujet en est d’Ossian ». Il s’agit sans doute d’A/gard et Anissa, cette romance ossianique que nous avons brièvement signalée parmi ses sœurs.

Comme Ducis ne s’était que fort peu inspiré d'Ossian au temps de sa plus grande activité poétique, sous Louis XVI par exemple, il est certain que c’est l'amitié des solitaires de la Rousselière, la fréquentation de Gérard, d’Arnault, qui l’ont amené au Barde. Lui, le doyen de ce petit groupe, il se met au diapason des plus ieunes. Tous philosophes et bbres penseurs, ils restent fidèles à Ossian, qui leur offre un idéal sans superstition et une vertu désintéressée.

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Un rêveur nébuleux et mystique comme Ballanche, un solitaire mélancolique et désenchanté comme Sénancour, devaient encore plus sûrement réagir au contact d’Ossian. Ballanche a bien connu ce sentiment qui était alors sur toutes les lèvres,sinon dans tous les cœurs;ce mot « qu’on n’avait jamais entendu si souvent répéter * »,cet état d'âme auquel il a consacré son premier ouvrage, et qui, s’il se développe librement, pourra devenir le mal du siècle dont le même Ballanche essaiera plus tard de guérir la jeunesse ‘. Sa na-

1. Lettres de Ducis, p.221 : Lettreà Andrieux, Versailles, 7 janvier 1806. 2. Ballanche, Du Sentiment.…., 1801, p. 8.

3, Œuvres de Ballanche, IIL: Le Vieillard et le Jeune homme (1819).

Hailanohte 603 |

ture sentimentale se plaît dans un paysage sauvage et grandiose, « sur des rochers escarpés, au bord des précipices...t», Il aime à voir tomber la foudre et à sentir errer les fantômes ; 1l recherche la mélancolie, à laquelle les habitants du Nord,plus heureux que ceux du Midi, ont de tout temps été disposés par « un ciel nébuleux, des sites âpres et sauvages, la sévère monotonie de quelques scènes grandes et majestueuses, une nature toujours austère * ».]l va, comme on l’a déjà remarqué *, jusqu’à reprendre l’exclamation de Berrathon que Werther avait popularisée : « Souffle du printemps, pourquoi viens-tu murmurer à mon oreille le bonjour matinal ? » C’est probablement à Ossian que se rattachent certaines vues vagues ou ridicules de mythologie et de linguistique. Ainsi Ballanche parle de la Voluspa « des nations celtiques “ », et attache une grande signification philosophique à ce fait qu’il tient de Fabre d’Olivet : « Les langues du Nord de l'Europe n’avaient à l’origine que deux temps simples: le présent et le passé ; elles manquaient de futur*.» Vous sentez combien une langue qui n’a pas de futur convient à une poésie qui toujours évoque et pleure le passé, Mais dans tout cela Ossian n’est pas nommé: on le sent tout près, qui va paraître derrière ce rocher, et quand ce nuage sera dissipé. Dans le livre Du Sentiment, si déclamatoire d’ailleurs,et à tous égards si novice, Ballanche nomme ses maîtres : Platon, Haller, Young, Gessner et Bernardin de Saint-Pierre ; cet assemblage exprime curieusement ses tendances. Voici Ossian maintenant. L'auteur constate que la mélancolie a merveilleusement inspiré certains grands poètes aveugles. Ossian et Milton sont rapprochés d'Homère, de Thamyris, de Tirésias, de Phinée : « ils eurent avec ces grands hommes la double ressemblance du génie et de la cécité ». On voit tout de suite d’où Ballanche a tiré sa liste -d’illustres aveugles : elle est telle quelle dans son cher

Milton:

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