Œuvres de Lucile de Chateaubriand, éd. L, Thomas
Le voyage en Amérique 617
sauvages même si naïvement primitifs, rien ne ressemblait au morne paysage lunaire de Morven et aux ombres vaines qui le peuplent. Sans doute Chateaubriand qui a toujours besoin d'un certain recul pour admirer et aimer un paysage, qui veut l’embrasser d’un coup d’œil et le dominer, a quelque peu élargi la forêt américaine : il y a pratiqué de vastes coupes, il l’a rendue plus austèrement déserte sous le regard profond de la lune. Peut-être Ossian est-il pour quelque chose dans cette modification. Mais il aurait pu y ossianiser bien davantage. Herder, vers la même époque, trouvait, d’après les dires des voyageurs, une extraordipaire ressemblance entre les mœurs des héros d’'Ossian et celles des sauvages de l'Amérique. Chateaubriand n’a rien constaté de tel; et ce voyage, en faisant de lui l’explorateur littéraire d’un monde inconnu, et sinon le découvreur ‘, au moins le vulgarisateur du paysage américain, l’a affranchi, l’a rendu original, a contribué à le détacher d’Ossian.
C’est cependant en traversant l’Atlantique qu’il eut par un compagnon de voyage la révélation de l’enthousiasme non pas seulement littéraire, du véritable culte qu’Ossian recevait dans certaines âmes. Il nous raconte les quinze Jours que son ami Tulloch et lui passèrent dans l’île de Saint-Pierre (Saint-Pierre et Miquelon) :
T... et moi nous allions courir dans les montagnes de cette île affreuse ; nous nous perdions au milieu des brouillards dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon ami se plaisait à ces scènes sombres et romantiques ; quelquefois. T... s’imaginait être le Barde de Cona ; et, en sa qualité de demi-Ecossais, il se mettait à déclamer des passages d’Ossian pour lesquels il improvisait des airs sauvages, qui m'ont plus d’une fois rappelé le "was like the memory of joys thatare past, pleasing and mournfal to the soul.Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de ces chants extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et les artistes. Je me souviens que nous passâmes tout un après-midi à élever quatre grosses pierres en mémoire d’un malheureux célébré dans un petit épisode à la manière d’Ossian.
1. Voir sur ce point G. Chinard, l’Amérique et le rêve exotique dans la littérature française, XVII et XVIII siècles (surtout p. 407-425).
Ce « petit épisode » était, nous apprend Chateaubriand, tiré de ses Tl'ableaux dela Nature, mais il s’est trouvé sens avec une grande partie de cet ouvrage de Jeunesse. Si tout cela est véridique, et avec Chateaubriaud il faut toujours mettre un point d'interrogation en marge, si réellement il a composé un petit poème « à la manière Ft Ossian », nous aurions eu grand plaisir à le comparer à ces imitations qui jaillissaient si nombreuses à la même époque.
Comme à tant d’autres, la terre d'exil lui fut féconde. Arrivé à Londres en 1793, il y découvre l’Ossian de Smith, lequel, nous l’avons vu, était à peu près inconnu en France, où presque rien encore n’en avait été traduit :
Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France, lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement à mes yeux du père d’Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques de Macpherson. Dans l’ardeur de mon
admiration et de mon zèle, tout malade et tout occupé que:
J'étais, je traduisis quelques productions ossianiques de John Smith. J'avais traduit Smith presque en entier !
Smith, soit ; quant aux « divers auteurs », ils se sont multipliés anne l'imagination féconde de Chateaubriand, à laquelle appartiennent également les manuscrits runiques qu'il invente pour faire sourire, et pour sourire de lui-même: car, à l’heure où il écrit ces lignes, il ne croit plus à l'authenticité, et le ton s’en ressent. Mais cette époque de son exil était le temps de l'admiration fervente. Dans son Essai sur les Révolutions, il en appelle, pour convaincre les incrédules, à « la collection du ministre Smith, qui eite le celte continuellement au bas des pages * », Il déclare être «avec le D° Blair, M. Gœthe, et plusieurs autres, un de ces esprits Gr dies AA QUES les plaisanteries de Johnson n'ont pu persuader qu’il n’y eût pas quelque chose de vrai