‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 319 sur 512 · Œuvres, III · texte numérisé non relu

Œuvres, III

on the beams of the moon ; when they glittered, through the thin bower, on the smooth face of the deep. I saw my love, but her face was pale.

The briny drops were trickling down her yellow locks, as if from Ocean's bosom she had rose. The dark course of the tears was on her cheek, like the marks of streams of old, when their floods overflowed the vale... It was like the dying fall of the breeze in the evening of autumn; when shadows slowly grow in Cona’s vale, and soft sounds travel, through secret streams, in the gale of reeds'.

Valeur de ses traductions

la vapeur abaïissée, lorsque l’astre des nuits brillait à travers le voile d’une légère ondée sur la surface unie de la mer. J'ai vu mon amour, mais son visage était pâle ; des gouttes humides tombaient de ses beaux cheveux, comme si elle eût sorti du sein de l'Océan ; le cours de ses larmes était tracésur ses joues... Leurs voixressemblaientaux derniers soupirs du vent dans un soir d'automne, lorsque la nuit descend par degrés dans la vallée de Cona, et que de faibles murmures se font entendre parmi les roseaux qui bordent les ondes.

Crimora est remplacée gratuitement par Evella,nom créé et jugé peut-être plus harmonieux. On remarque des interjections destinées à répandre plus d'émotion dans le discours : Ah ! — Oui... ; une périphrase : l'astre des nuits; des mots précis remplacés par des mots vagues : beaux cheveux (yellow: locks). Le texte est donc arrangé et perd en précision et en sobriété. De plus, il est abrégé. Une comparaison entière est supprimée après le mot joues (like the marks. vale). La dernière phrase est plutôt résumée que traduite. En somme, ce sondage nous révèle une traduction agréable, mais peu exacte, souvent décolorée et comme banalisée, et fort abrégée.

Prenons pour second exemple la plainte de Connar enfermé dans une caverne. Ce chant d’un prisonnier offre dans l'original, dit Smith, an air of melancholy extremely suitable to the occasion of it. Nous allons voir ce que les deux traducteurs ont su conserver de cette mélancolie attendrissante.

Forlorn and dark is my dwelling in the storm of night. No friendly voice is heard, save the cry of the owl from the cleft

1. Dargo, chant I (Smith, Galic Antiquities, p. 137; Chateaubriand, Œuvres, III, 138).

of her rock. No bard is nigh in my lonely cave, to deceive the tedious night. — But night and day are the same to me ; no beam of the sun travels here in my darkly dwelling. E see not his yellow hair in the east ; nor, in the west, the red beam of his partmg. [ see not the moon, sailing through pale elouds, in her brightness ; nor trembling, through trees, on the blue face of the stream... O that EF had fallen in the strife of Dorla ; that the tomb had received my Minla ! Then had the fame of Duthona passed away, like autumn's silent beam, when it moves

under the brown fields between the shadows of mist !.

Hull.

Ma demeure est sombre et abandonnée, dans l'orage de la nuit : au lieu de la voix de l'amitié, je n'entends que lecri du hibou dans la fente de son rocher; aucun barde n’est près de moi dans ma caverne solitaire, pour tromper par ses chants la durée des ténèbres ; mais la nuit et le jour sont la même chose pour moi. Le rayon du soleil ne pénètre jamais cette retraite obscure : je ne vois point à l’orient sa chevelure dorée, ni du côté de l’occident les traits de pourpre qu'il répand quand il va disparaître. Je ne vois point la lune sortir avec éclat des nuages pâles, ou vaciller à travers les arbres sur la surface azurée du ruisseau... Ah ! que ne suis- Je tombé dans la bataille de Dorla ! pourquoi la dernière demeuren’a-t-elle pas reçu ma fille ? La gloire de Duthona a passé comme le rayon silencieux du soleil d'automne, lorsqu'il tombe sur les boucliers à travers l'ombre desbrouillards.

Chateaubriand.

Triste et abandonnée est ma demeure, disait la chanson ; aucune voix ne s’y fait entendre, si ce n’est celle de la chouette. Nul barde ne charme la longueur de mes nuits : les ténèbres et la lumière sont égales pour moi. Le soleil ne luit point dans ma caverne :

je ne vois point flotter la chevelure dorée du matin, ni couler les flots de pourpre que verse l’astre du jour à son couchant. Mes yeux ne suivent

point la lune à traverslespâles

nuages ; je ne vois point ses rayons trembler à travers les arbres dans les ondes du ruisseau... Ah ! que ne suis-je tombé dans latempèête de Dorlal Ma renommée ne se serait pas évanouie comme le silencieux rayon de l’automne qui court sur les champs jaunis, entre les ombres et les brouillards.

1. Duthona (Smith, p. 177; Hill, II, 44 ; Chateaubriand, Œuvres, LI,

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Ici une première constatation est aisée à faire : Hill emploie 176 mots et Chateaubriand 140 seulement ; celuici est donc d'un cinquième plus court, ce qui est une différence considérable et rarement ee dans ces sortes de comparaisons. Il ajoute cependant disait lachanson, pour rendre le récit plus intelligible ; il ajoute /e matin et l'as-

tre du jour, quand Le soleil était déjà dans la phrase ; mes

yeux ne suivent point développe gratuitement Îsee not. (Hill : je ne vois point); et il répète Je ne vois point quand Hill met ow (nor). Mais plus souvent il abrège. [1 supprime in the storm of night — from the cleft of her rock — is nighin my lonely cave — but —sailing in her brightness ; et il ampute les expressions suivantes des mots que je souligne : « beams of the sun — my darkly dwelling — the blue face ». La phrase entière où figure Minla est supprimée, je ne sais pourquoi ; peut-être parce que le lecteur, ne sachant encore qui est cette personne, y aurait trouvé quelque obscurité. Cette phrase et tous les mots que j'ai indiqués plus haut sont respectés par Hill. Celui-ci présente une grosse erreur de négligence : il a pris fie/ds pour shields et traduit en conséquence, sans se laisser arrêter par l'étrangeté du sens obtenu. Sauf cette tache, sa traduction est infiniment plus exacte et meilleure. Celle de Chateaubriand est d’un plus grand écrivain ; mais elle donne une idée incomplète ou peu exacte du texte, qu'elle ampute et affaiblit. Chateaubriand suit en somme la voie tracée par Le Tourneur, mais en renchérissant sur ce traducteur. Hill, dans ce passage, paraissait se rapprocher de Ia tradition d’exactitude de Turgot, de Suard et de Saint-Simon.

C'est également à cette époque d'enthousiasme et de traductions que se rapporte le poème intitulé Clarisse, imitation d'un poète écossais ”, inspiré, paraît-il, par cette Charlotte qui plaisait tant à « M. de Combourg ». M. Le Braz admet que ce poème est une imitation d'Ossian * ; 1l ne précise pas, et pour cause : je n'y trouve, pour ma part, absolument rien d’ossianique, même à la fin. Je n’ai pu trouver quel a été l'original « écossais » que C hateaubriand a « imité ».

1. Œuvres, LI, 553. Le poème est daté Londres 1797. 2. À. Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, p. 165.

Tant que Chateaubriand a cru à l’authenticité d’Ossian, et même, chose curieuse, assez longtemps après avoir cessé d'y croire, il s’est approvisionné dans les poèmes de Macpherson, aussi bien que dans ceux de Smith, de rapprochements, d'exemples et d'images. A cet égard, il n’y a guère de variation à constater pendant toute la période de sa vie littéraire qui va de 1797 à 1805. Si dans l’Essai sur les Révolutions 11 se montre plus naïvement enthousiaste, néanmoins il parle d’Ossian, il le cite, il le prend à témoin avec une ferveur tout aussi recueillie dans Atala, Le Génie du Christianisme et René. Son ami et conseiller Joubert n’a jamais réussi à le « débarbouiller d’Ossian » comme « de Rousseau » ou « des vapeurs de la Tamise » ; le grand poète récalcitrant s’obstinait à mêler Ossian avec «les croix, les missions, les couchers de soleil en plein Océan, et les savanes de l'Amérique ‘ ». Nous reviendrons plus loin sur la question délicate de savoir à quel moment Chateaubriand a changé d’opinion ; en tous cas, nous trouvons des textes qui nous montrent à quel point, même après ses déclarations formelles à cet égard, il est resté ossianiste. Il emprunte à Ossian des données sur les mœurs des peuples primitifs ; il trouve dans ses chants la plus expressive poésie de la nature du Nord, des tombeaux et des ruines ; il le cite enfin, ou s’en inspire fréquemment, dans ses jugements et ses études littéraires.

Celui qui s'appelait lui-même « descendant des vieux Celtes * » ne se contente pas de penser que «le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique qui nous attire ‘ » ; 1l est particulièrement attiré vers l'Ecosse gaélique, comme il le serait vers sa Bretagne natale si son passé revivait dans les chants de quelque barde. Sans doute, persuadé d’avance, comme Rousseau, de la félicité idyllique

1. Joubert, cité par Staaff, La Lillérature française, IL, 230. 2. Œuvres, VI, 508 : Les Lettres et les Gens de lettres (mai 1806). 3. Ib., I, 381 : Essai sur les Révolutions, ch. XXX VIII : Les Celtes.

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Citations et réminiscences d’Ossian 625

des peuples primitifs, il commencera par dire : « Les peuples naturels, à quelques différences près, se ressemblent : qui en a vu un a vu tous les autres ‘,. » C'est-à-dire, et nous le comprenons bien : moi, Chateaubriand, qui ai fréquenté les Iroquois et les Muscogulges, je puis done disserter des premiers âges de toutes les nations du globe. Mais les Scandinaves ou les Geltes sont néanmoins plus intéressants. Pour pénétrer les mystères de leur histoire, il suffit de lire César, Tacite, Puffendorf, Pelloutier.— à qui il attribue gratuitement des Lettres sur les Celtes, quoique le gros ouvrage de Pelloutier n'ait rien du genre épistolaire — « Saemundus Snorro, traductionlatine» — un autre aurait dit bonnement : l’'Edda ; mais le jeune auteur de l’Essai veut éblouir le lecteur de son érudition, encore fraîche, — et les poèmes d’Os

sian *. Ce dernier ouvrage constitue un document parallèle à l’'Edda. Chateaubriand, qui suit surtout Mallet, ne distingue pas plus que lui entre Celtes et Scandinaves. Quand il évoque la silhouette du Druide « sur le Cromleach », c’est Pelloutier influencé, par Ossian, En rappelant dans le Génie les idées eschatologiques des Scandinaves, il, se sert de ses souvenirs ossianiques bien plus que de son Mallet qu'il avait laissé à Londres :

Il y avait de la grandeur dans les plaisirs attribués aux ombres guerrières : elles assemblaient les orages et dirigeaient les tourbillons.. Errant sur des grèves sauvages, et prêtant l'oreille à cette voix qui sort de l'Océan, il tombait peu à peu dans la rêverie ; égaré de pensée en pensée, comme les flots de murmure en murmure, dans le vague de ses désirs, il se mêlait aux éléments, montait sur les nues fugitives, balançait les forêts dépouillées, et volait sur les mers avec les tempêtes *.

Ce passage est très curieux, parce que Chateaubriand, sans s’en apercevoir peut-être, prête au barbare des temps païens le mal du siècle de René. Ce barbare que sa « rêverie », le « vague de ses désirs », invitent à se mêler aux éléments et à voler sur les mers avec les tempêtes, c'est un

1. Œuvres, [, 395: Essai sur les Révolulions, ch. XXX VIII : Les Celtes. SPIDOPE ST.

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