‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 329 sur 512 · Ib, III · texte numérisé non relu

Ib, III

Ses arguments 639

vécu parmi les sauvages de l'Amérique, et j'ai vu qu’ils parlent souvent du temps écoulé, mais jamais du temps à venir. » Possible ; et quelqu'un nous a déjà dit queles idiomes des barbares n’ont pas de futur ; mais Ossian ne s'occupe guère «du temps à venir » : il ne parle, et d'une manière monotone, que du passé.

3° « La perfection, ou le beau idéal de la morale dans ces poèmes. Le beau idéal est né de la société. Les hommes très près de la nature ne le connaissent pas. » Puisque aucune religion n’éclairait Ossian, « comment, sur un rocher dela Calédonie, tandis que tout était cruel, barbare, sanguinaire autour de lui, serait-il arrivé en quelques jours à des connaissances morales que Socrate eut à peine dans les siècles les plus éclairés de la Grèce, et que l'Evangile seul a revélées au monde? » Voilà le point délicat. Ossian ne doit pas avoir représenté un idéal de vertu, parce qu’il n'était pas chrétien. Nous sommes en 1801, nous ne sommes plus en 1797 ; et cela fait pour le sort du Barde une grande diftérence. Notons en passant que l’auteur, avocat éloquent plus que consciencieux critique, exagère infiniment la vertu des Fingaliens, vertu dont il fait une manière de sainteté. On avait bien des fois, sous Louis XV et sous Louis XVI, admiré cette vertu sans la forcer ainsi ; mais c’est qu’on ne plaidait pas pour le christianisme. Il n'y a rien dans Ossian qui appelle le nom de Socrate, et qui pressente l'Evangile. Fingal recommande à Oscar d’être doux aux faibles, aux vaineus : c’est un sentiment chevaleresque dont Chateaubriand, s’il raisonnait plus correctement, se contenterait de dire qu'on ne le trouve guère en Occident avant le christianisme, ce qui serait plus modéré et servirait autant sa thèse.

4° « Gray, dans son ode du Barde, ne rappelle pas une seule fois le nom d’Ossian. » Il faut avoir bien mal lu cette ode et en mal connaître le sujet pour s’aviser de cet argument. Gray est Anglais, et son Barde est le dernier des bardes gallois, non écossais, et personne n’a prétendu qu’Ossian fût connu dans le pays de Galles. La légèreté de Chateaubriand est ici d'autant plus piquante que Gray est un des poètes qui sont compris dans son horizon littéraire.

5° « Enfin M. Macpherson a fait des fautes en histoire naturelle qui suffiraient seules pour découvrir le mensonge.

Il a planté des chênes où jamais il n’est venu que des

bruyères, et fait crier des aigles où l’on n’entend que la:voix de la barnache et le sifflement du courlieu. » On dirait que Chateaubriand'a visité les Hautes-Terres; il les connaît

presque aussi bien que les bords du Meschacébé. Cepen-

dant, si l’on consulte une monographie: scientifique ‘; on trouve qu’il a parfaitement poussé des chênes dans les régions mêmes où se déroulent les exploits des héros ossianiques. Quant à la barnache et au courlieu as ne sais jusqu'à quel point ils excluent les aigles. |

Toutes ces preuves réunies et la certitude qu ‘elles autorisent n'empêchent pas Chateaubriand d’aimer toujours les chants attribués à Ossian :

J'écoute cependant encore la harpe du barde comme on écouterait une voix, monotone il est vrai, mais douce.et plaintive ?.,,

Cela, sans doute. ne détruit rien du mérite des poèmes de Temora et de Fingal; ils n’en sont pas moins le vrai. modèle d’une sorte de poésie du désert pleine de charmes *.

Macpherson a ajouté aux chants de la Muse une note jusquelà inconnue : c’est assez pour le faire vivre {.

On dirait que chaque fois, avant de prendre congé d’Ossian, il veut laisser le lecteur sous une impression de sympathie et presque de piété.

Nous savons au reste qu'il ne s’est jamais détaché du Barde : l'Ecosse est, restée pour lui « le pays d’Ossian * ». « Cet ami de sa jeunesse, dit Marcellus, le fut aussi de sa maturité. Il É feuilletait souvent. C’est le seul livre que Je lui aie connu°. » Ces mots sont à retenir. Chateaubriand le lisait à Londres dans un exemplaire magnifiquement relié, offert par Hugh Campbell, de l'édition en deux volumes in-8 «qui venait de paraître tout récemment ». En quittant l’Angleterre, il fit don de l'ouvrage à Marcellus, qui l’avait con-

1. Marcel Hardy, Géographie et Végétation des Highlands d’Ecosse.

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