‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 330 sur 512 · EI NS · texte numérisé non relu

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Conclusion sur Chateaubriand 641

servé. Nous serions heureux de retrouver ces beaux volumes qu’a feuilletés l'ambassadeur, mais encore plus heureux si nous pouvions tenir dans nos mains le volume de Smith sur lequel, dans l’ardeur de la découverte, s’est tant de fois penché avec enthousiasme le jeune et pauvre exilé.

Chateaubriand est le premier grand nom de la littérature française que nous trouvions profondément influencé, profondément modifié par Ossian ; ce n’est pas encore assez dire : qui ait dû à Ossian la forme de ses rêves et la parfaite expression des émotions les plus profondes de son cœur. Croyant ou incrédule, dans l’ardeur de sa jeunesse ou dans la désillusion de son âge mûr, il a gardé fidèlement le même culte au Barde de Morven, ou à celui, quel qu’il soit, qui lui a prêté son âme et sa voix, et qui a inspiré la mélodie ineffable de ses chants. Cette mélodie berce l’âme ; elle l’enchante, elle l’apaise, pendant que les yeux aperçoivent dans la brume des fantômes qui s’évanouissent, et des formes trop séduisantes pour être réelles. Nul mieux que le pèlerin passionné qui passait de l’ardent désir au désenchantement, pour qui la vie était un rêve et une chute perpétuelle, nul mieux que Chateaubriand n'était fait pour sentir le charme véritable et profond de la poésie ossianique. Il en a goûté et le paysage qui parlait à son cœur avec tant d’éloquence, et le sentiment, et la sentimentalité même, et ce vague à l’âme et ce désir de vivre ailleurs et cette envie de mourir, et toute cette mélancolie qu’il a fondue dans la sienne, qu'il a absorbée en lui, et qui à travers son œuvre a revécu dans ses descendants. Nul ne l’a mieux senti, et cela pour une raison d’évidence : il est, de tous ceux qu’a touchés Ossian de sa baguette magique, celui qui possédait le mieux la langue que le Barde empruntait pour se révéler. Sa familiarité avec l’anglais lui a permis de lire et de se réciter et de citer Ossian dans le texte même, et non pas dans la prose édulcorée de Le Tourneur,et non pas dans les vers pompeux de Baour-Lormian. Quand il parle des chants d’Ossian, il a

encore dans l’oreille le murmure monotone et doux, le rythme scandé de rêve et de passion, que Macpherson a su donner aux meilleures parties de son œuvre ; cette mélodie brève et qui laisse tant à deviner, à compléter pour une âme riche et passionnée, et jusqu'au rythme inimitable de ces chaînes de monosyllabes. Nul ne l’a mieux rendu, parce qu'aucun autre n’a été poète comme ce prosateur, n’a su avec les mots, des mots tout simples ici et qui n'avaient rien d'étrange, faire vibrer les âmes à l’unisson de la sienne. En adoptant Ossian, en le constituant son parrain littéraire, il a été le meilleur héraut de sa gloire. Il lui a prêté son langage enchanteur; reprises et répétées par sa voix, les quelques notes de la harpe du Barde ont acquis une ampleur, une puissance pathétique qui les a fait pénétrer profondément dans les cœurs. Il a fait passer dans la littérature française ce qu’elle pouvait recevoir et absorber d’Ossian; ses ouvrages, passionnément admirés par la génération romantique, ont transmis à celle-ci un legs de rêve et de poésie qui, sans qu’elle s’en doutât souvent, lui venait, à travers le vieux Sachem, des rivages brumeux de Morven.

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