‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 331 sur 512 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Mr° de Staël, Ossian et les « littératures du Nord »

I. Le livre De La Littérature: le système qui fait d’Ossian l’Homère des «littératures du Nord ». Caractères distinctifs de ces littératures, analogues à ceux d’Ossian. Sympathie personnelle de l’auteur.

II. Critiques de cette théorie : Geoffroy. Fauriel. Fontanes.

HI. Seconde édition de la Littérature et réponse à Fontanes. Ossian et les poésies scandinaves. Intervention de Chateaubriand. Origine de la mélancolie des littératures modernes. « Ossian chrétien ». Contraste avec les Scandinaves paiens. Conclusions sur ce débat.

IV. Ossian dans les autres ouvrages de M"° de Staël. Conclusion.

Nous avons vu Ossian inspirer des odes officielles, des cantates et des romances; nous l’avons vu dans le même temps donner une voix aux émotions discrètes des âmes rêveuses et passionnées. Il était réservé à M”° de Staël d’en faire la clef de voûte d’un système d’histoire littéraire. Reprenant avec plus de précision des tentatives à peine ébauchées avant la Révolution, elle va dresser Ossian en face d’Homère, non plus comme son rival en intérêt et en beauté, mais comme l'ancêtre de ces « littératures du Nord » dont elle se fait l’apôtre et la théoricienne.

M°* de Staël, dès sa jeunesse, « n’aimait que ce qui la faisait pleurer »; et ses lectures favorites étaient, avec Rousseau, Young, Richardson et Ossian. Il faut remarquer néanmoins que ses premiers essais littéraires n’offrent aucune

1. Œuvres de Mr° de Staël, 1, xxix : Notice, par Me Necker de Saussure.

trace de la poésie ossianique. Quelles influences lui ont suggéré de mettre le Barde au haut rang où elle va le placer ? On considère généralement Charles de Villers comme son premier guide en matière de théories littéraires ‘. Villers opposait Homère et Ossian au Tasse et à Racine, et faisait des deux premiers les modèles préférés de Ja « Muse allemande *». Il y avait là en germe la distinction de la « poésie de nature » et de la « poésie d’art », si familière aux critiques allemands. L'auteur de la Littérature eût pu la lui emprunter. Elle a préféré opposer l’un à l'autre les deux poètes originaux. Il est donc peu certain qu’elle ait emprunté son système à Villers. En tous cas, dès 1798, dans ses entretiens de Coppet, elle ébauchait devant Chênedollé le système qu’elle allait bientôt exposer, On connaît ce système. En étudiant un certain nombre d’écrivains, et surtout de poètes, de pays et de siècles très différents, M”° de Staël a été frappée, comme bien d’autres, des caractères communs qui groupent entre elles, d’une part, les littératures classiques anciennes et celles de la France et de l’Italie modernes ; d’autre part, les littératures germaniques. Elle a remarqué que si celles du premier groupe offraient entre elles une si grande analogie, c’est qu’elles s'étaient développées dans le même sens et d’après une même tradition, les modernes ayant imité les anciens, et parmi ceux-ci les Latins ayant imité les Grecs. Or la poésie grecque étant, de l’aveu de tous, la fille d'Homère, on pouvait considérer Homère comme l’ancêtre de tous les poètes jusqu'à Voltaire et Métastase inclusivement. Restait maintenant le groupe incohérent des écrivains « du Nord », comme dit toujours notre auteur. Comment rendre ‘raison des caractères communs qu’offrent Shakespeare et Schiller, Milton et Klopstock? Si l'on pouvait trouver un « Homère du Nord »!{ Mais, au fait, il est un poète auquel on a déjà attribué ce nom glorieux, dont on a déjà fait à maintes reprises le pendant d'Homère : c’est le barde Ossian. Son antiquité est respectable; ses ouvrages sont en possession de l'admiration générale; sa légende même offre avec celle d’'Homère des points de ressemblance souvent remar-

1. Voir sur ce point L. Wittmer, Charles de Villers, p.150 et suiv. 2 Spectateur du Nord, octobre 1799 : Considérations sur l’état actuel de la littérature allemande, par un Français.

« De la Littérature » 645

qués. Il est Celte, il est vrai, et non Germain; mais ce détail ne gêne pas l'auteur de la Littérature, à qui ces deux termes paraissent également inconnus, et qui ne connaît que les auteurs « du Nord» et ceux « du Midi». Rien ne prouve non plus qu'Ossian ait été connu des poètes « du Nord » qui sont venus après lui, et qu’il ait exercé sur eux une influence quelconque : M: de Staël ne paraît pas même s’être posé la question. Va donc pour Ossian« Homère du Nord ». Bel exemple de fausse fenêtre pour la symétrie. Et l’auteur de la Littérature écrit :

Il existe, ce me semble, deux littératures tout à fait distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord, celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l’origine. Les ouvrages anglais, les ouvrages allemands, et quelques écrits des Danois et des Suédois,doivent être classés dans la littérature du Nord, dans celle qui a commencé par les bardes écossais, les fables islandaises, et les poésies scandinaves... Leurs beautés originales portent l'empreinte de la mythologie du Nord, ont une sorte de ressemblance, une certaine grandeur poétique dont Ossian est le premier type...

Si Ossian est moins profond, moins philosophe que ses successeurs, c’est qu'il est primitif, et voisin encore des commencements de l’humanité. « Mais l’ébranlement que les chants ossianiques causent à l’imagination dispose la pensée aux méditations les plus profondes. » L'auteur ne dit pas, comme Rigault le lui fait dire avec son inexactitude ordinaire *, que la poésie ossianique est celle d'un monde « vieilli, fatigué de sa destinée »; ce qui serait étrange si c’est celle d'un monde naissant. Elle dit que le fond de cette poésie, et la base de toutes ces littératures, c’est la tristesse, tandis que celles du Midi reposent sur la joie. Or -« la tristesse fait pénétrer bien plus avant dans le caractère et la destinée de l’homme que toute autre disposition de J’âme ». Les poètes anglais « qui ont succédé aux bardes écossais », avec plus de philosophie « ont conservé l’imagination du Nord, celle qui se plaît sur le bord de la mer,

1. De la Littérature, 1800, 1°° partie, chapitre XI. 2. Œuvres de Rigault, 1, 197:

au bruit des vents, dans les bruyères sauvages. » Ces derniers mots s’appliquent à Ossian, mais ne s’appliquent guère qu'à lui, Pour M°*° de Staël, tout pays du Nord est nébuleux parce que la Calédonie d’Ossian est nébuleuse *. Les poètes de ces pays sont restés tristes et mélancoliques, et leur imagination rêve constamment d’au-delà.

Après avoir ainsi expliqué comment les littératures « du Nord » sont les héritières légitimes d’Ossian, l’auteur étudie, à la lumière de ces principes, leurs caractères distinetifs. Le climat et le paysage, qui engendrent la mélancolie ; un goût invincible pour la liberté ; un esprit guerrier ; le culte de la volonté ; une religion surtout morale, fort peu entachée de superstition et d’idolâtrie ; une poésie qui n’est ni spirituelle ni allégorique, qui ne connaît pour ressorts qu'un «enthousiasme réfléchi », qu’une « exaltation pure», qui en élevant l’âme excite à la vertu : tels sont les principaux traits de cette littérature telle que l’auteur la voit, et ils sont tous empruntés à Ossian. Cette « littérature du Nord » que l’auteur fait un peu génevoise et protestante, le vieux Barde celte et païen en est déclaré l’ancêtre et le modèle ; et ce n’est pas le moins étonnant des avatars que nous lui voyons subir au cours de cette étude. Il est nommé à chaque instant, et quand il n’est pas nommé, les allusions à sa poésie, à ses croyances, aux sentiments qu’il exprime, sont des plus transparentes. A tel point qu'il y a dans ces neuf ou dix pages deux éléments différents, mal soudés et d’un intérêt fort inégal : des réflexions sur Ossian et l’effet favorable que sa lecture produit sur l’âme ; une tentative à peine exprimée et mal conduite pour démontrer ce qui a été affirmé au début, que d'Ossian découle toute la poésie des Anglais et des Allemands. Si engouée qu’elle fût de son nouveau système fondé sur le parallélisme Homère-Ossian, M”*° de Staël a dû sentir qu'elle ne pouvait établir explicitement un aussi énorme paradoxe historique ; elle s’est laissée aller à remplacer la démonstration qu’on attendait par la constatation d’analogies qu’elle donne implicitement pour des arguments, |

Chemin faisant, elle avoue sa prédilection pour la « lit-

1. Gunnar Castrén, VNorden i den franska Lilteraturen, p. 181.

Ossian et les « littératures du Nord » 647

térature du Nord »,et pour le Barde en particulier. «Toutes més impressions, toutes mes idées me portent de préférence vers la httérature du Nord. » Elle répète cette déclaration dans la Préface de la seconde édition. Elle paraît même favorable à l'emploi dans la poésie moderne des «émotions causées par les poésies ossianiques », parce que « leurs moyens d'émouvoir sont tous pris dans la nature », ce qui les distingue des poésies « du Midi ». Elle ne compare pas Ossian à Homère : du premier, nous n’avons « qu’un recueil des chansons populaires qui se répétaient dans les montagnes d’Ecosse » et rien que l’on puisse mettre en regard de l’J/iade. On voit que l’auteur fait bon marché des prétentions épiques de Macpherson et de Blair, et qu’elle paraît ignorer Fingal et Temora ; au point que l’on peut se demander si elle lit Ossian dans Le Tourneur, ou si elle ne s’est pas contentée des morceaux ou poèmes qu’elle aurait trouvés dans le Journal Etranger ou plutôt dans les Variétés Littéraires publiées un an et rééditées trois ans après sa naissance. Elle fait en passant l'éloge de la religion d'Ossian, ou plutôt de ce qui en tient lieu : cette croyance épurée suffit aux âmes nobles et sensibles, et convient à «la raison exaltée » ; curieuse expression par laquelle l’auteur semble se définir elle-même.

IT

On sait combien le livre De. la Littérature fut discuté âprement dès son apparition, avant et après Ja deuxième édition et la Préface que l’auteur y avait jointe. Aucun des chapitres de l'ouvrage ne prêtait à la critique autant que celui où Ossian figurait en si belle place. A peine le livre avait-il paru qu’un lecteur se récriait : en voyant, dit-il, cette distinction, le Midi pour Homère et le Nord pour Ossian, « on serait d’abord tenté de dire : Tant pis pour le Nord ‘! » Le sévère Geoffroy, gardien de l’arche classique,

1. Spectateur du Nord, juillet 1800, p.103 : Extrait sur la Littérature de Mx° de Staël (anonyme).

considère l’auteur de la Littérature comme « égarée par la manie philosophique » et préfère « l'engouement pour Homère ét Sophocle » au « fanatisme pour Ossian et Shakespeare ! »: Quelques années plus tard, à propos des Bardes de Le Sueur, il revient à la charge, Après avoir dit qu’Ossian est devenu récemment à la mode, il continue sur le ton aigre qui lui est habituel : il raille « l’illustre baronne » qui «s’est éprise d'Ossian *». Mais Geoffroy ne réfute dans aucun des trois articles où il aborde cette question la théorie nouvelle et hasardeuse qui fait du Barde l'ancêtre de toutes les littératures du Nord. Il passe à côté de ce point, sur lequelil aurait eu facilement l'avantage, et préfère en toucher un autre. M®° de Staël avait dans ce même chapitre, comme: déjà un peu plus haut *, fait d’une « sensibilité rêveuse et. profonde », de la « mélancolie» en un mot, le trait distinctif et l’essentielle supériorité des littératures modernes, prises en bloc et opposées aux littératures anciennes. Geoffroy lui reproche d'aimer dans « le fils de Fingal » plus que toute ‘autre chose « sa mélancolie profonde, la sombre et lugubre tristesse de ses rêveries ».

L'héritière de M. Necker s’est trompée quand elle en ra fait. un des caractères particuliers de Ja littérature moderne. Ce que. la mélancolie a d’aimable, de touchant et de vraiment poétique, se trouve dans Virgile et dans Tibulle ; ce qui est au delà, n’est que folie, chimère, et fatras romanesque t.

Geoffroy revenait à cette idée à propos d'Uthal. L’article qu'il consacre à l’opéra de Méhul se termine par une charge à fond contre la mélancolie « dont on à voulu faire un genre particulier à la littérature moderne », et qui n'est « qu’une vaine enflure, une ridicule parade de métaphores outrées”* ». Pour ceux qui n’auraient pas compris qui était le on de tout à l'heure, Geoffroy termine en désignant

l’auteur de cette théorie : « une femme suisse », dit-il

Page 1