‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 342 sur 512 · Creuzé de Lesser, La Table-Ronde, 3° édit., 1814, p. XII · texte numérisé non relu

Creuzé de Lesser, La Table-Ronde, 3° édit., 1814, p. XII

3. Glorvina ou la Jeune Irlandaise, Histoire nationale, par Miss Owenson, traduit de l’anglais, 1813; II, 132-167.

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« Glorvina » de Miss Owenson 663

dans les Fianns une milice nationale irlandaise. On insiste sur la plus lourde bévue de Macpherson : il a confondu et fait vivre ensemble Cuchullin et Fingal, que l’histoire nous montre séparés par deux ou trois siècles. Smith a suivi l’erreur de son devancier. Que penser d’ailleurs des mœurs que ces auteurs donnent à « Fingal et compagnie » ? Leur siècle est barbare,et ils sont doués de toutes les perfections et de toutes les vertus. La vérité est, toujours pour les deux Irlandais, que leurs « ballades irlandaises bätardes, comme M. Macpherson les appelle, sont les originaux d’où il a tiré, pour les arranger à sa manière, tous les matériaux de sa version d’Ossian ». L’Anglais est forcé de s’avouer vaincu. Mais « la jeune et belle Glorvina », qui assiste à ce docte entretien, ne capitule pas aussi complètement. Elle revendique les droits de la critique, nous dirions, subjective, et de son goût personnel. Elle proclame « la supériorité des poèmes de Macphérson comme composition, sur les productions informes... qui lui ont fourni ses matériaux ». Son « imagination est quelquefois éblouie » par les originaux irlandais, mais elle y trouve « des détails ridicules, grotesques ». « Mais les sons touchants de la voix de Cona, modulés par le génie de M. Macpherson, me charment.…. Quand mon cœur est froid et languissant, quand mes esprits sont abattus, j'ai recours à mon Ossian anglais : il apaise mes souffrances, mon abattement se change en une douce mélancolie, plus délicieuse même que la Joie. » Et l’auteur semble OATIE qu'il faut, malgré tout, savoir gré à Macpherson de son œuvre.

Voilà un morceau important qui prenait la question à peu près comme il fallait la prendre, et qui laissait parler la voix du sentiment après celle de l’érudition. Le WMercure ‘ relie Glorvina aux « poèmes vaporeux » d’Ossian, et enregistre comme importante, comme incontestable, cette découverte que le véritable Ossian est Irlandais. M. de C... avait écrit la même chose au Journal des Savanis cinquante ans auparavant ; mais qui s’en souvenait ?

Entre ces deux thèses extrêmes, le Magasin Encyclopédique pencherait plutôt pour la première *. Le journal de

1. Mercure, 25 septembre 1813 (article signé G. M.) 2. Magasin Encyclopédique, 1808, IV, 228.

Millin a toujours été sympathique à Ossian plus qu'aucun des périodiques du temps. Il attribue la plus grande importance à l’édition de 1807 : « Cet ouvrage fait une époque mémorable dans l’histoire de la littérature du Nord » et démontre l'authenticité. Mais, comme Ahlwardt, dont il adopte les conclusions, comme Gurlitt, comme plus tard Archibald Clerk, comme tous ceux qui ont estimé authentique l” « original » de 1807, il s'appuie sur ce texte même pour juger sévèrement « les talents et la bonne foi du premier traducteur » qui « n’avait qu’une connaissance assez bornée de la langue gallique » et qui « ne s’est pas fait scrupule de suppléer par ses propres idées aux passages du Barde qu'il n’entendait pas ». Mais, dira-t-on, si sa « bonne foi » est compromise, ses « talents » n’en sont que plus remarquables, non ceux du philologue, mais ceux du poète, - et ces derniers intéressent bien davantage le lecteur. C’est à peu près la même attitude que prennent Barbier et Desessartz ‘, Après avoir rappelé le débat, ils donnent comme « opinion dominante » celle qu’il existait bien des poèmes ossianiques, mais que Macpherson « a traduit librement et qu’il a ajouté d’autres poèmes à sa traduction ».

Heureux ceux qui, comme Delécluze — du moins c’est lui qui le raconte — n’ont pas besoin de consulter les gros in-quarto de Londres ou d'Edimbourg, ni d’écouter les deux parties pour rendre un arrêt décisif ! Il a toujours cru « par pur instinct, ce qui a été prouvé depuis, que Macpherson... avait très habilement tendu un piège auquel toute l’Europe s’est laissée prendre ? ». Un instinct aussi sûr peut dédaigner les longues veilles.

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Comme on discute sur l’authenticité de ces poèmes, on varie sur leur beauté et leurs mérites intrinsèques. Au moment même où la mode s'empare d’Ossian, les critiques de

1. Barbier et Desessartz, Nouvelle Bibliothèque d’un homme de goût, 1808, II, 969.

2, Delécluze, Souvenirs de soirante années, p. 48.

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Valeur des poèmes ossianiques 665

profession et les gens de lettres hésitent à le consacrer grand poète, à lui donner officiellement une place dans le Panthéon littéraire de l’humanité: Ils ne savent guère s’il convient de chasser ou d’encenser ce nouveau-venu, qui pour les uns est digne d’un culte, et pour les autres n’est qu'un intrus. « En France, les avis sont divisés sur le mérite du barde écossais. Ce genre de poésie, disent les uns, presque toujours amphigourique, gigantesque et faux, ne peut plaire à ceux qui aiment à se nourir des belles littératures grecque, latine et française. Selon d’autres, les idées grandes et fortes que ces poèmes renferment sur les premiers sentiments de la nature doivent plaire à tous les hommes ‘. » Autrement dit, les lecteurs d'un goût purement classique sont hostiles à Ossian, qui charme les partisans du retour à la nature. Donc on est pour ou contre lui par principe : « Tout est soumis à l'esprit de système, ou à de petits intérêts de parti *. » Système littéraire ou philosophique, parti politique ou religieux ; nous allons nous en apercevoir à plusieurs reprises. Pour d’autres, c’est avant tout une question de goût personnel : « La teinte sombre que beaucoup de gens aiment dans les poètes du Nord, et que d’autres leur reprochent... *» Le résultat est toujours le même : les opinions sont extrêmes dans les deux sens : « Ossian, méprisé par les uns, mis au rang d'Homère par les autres, n’a point encore de place fixe parmi les poètes ‘, »

Commençons par les amis du Barde : au reste, ils sont les moins nombreux et de beaucoup les plus timides. J’excepte de cette timidité les trois premiers apôtres du nouveau culte, dont la voix, après un demi-siècle ou environ, se faisait entendre de nouveau. En 1804, on réimprime, nous l'avons vu, les Variétés Littéraires de 1768 *: le lecteur se trouvait reporté par cette réédition au temps de la première découverte et de la première ferveur. Garat, disciple et biographe de Suard, en rappelant l’œuvre ossianique de ce dernier, constate que ces poèmes « ont porté dans la poésie

- 4. Barbier et Desessartz, p. 269.

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