‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 355 sur 512 · Magasin Encyc opédique, 1795, V · texte numérisé non relu

Magasin Encyc opédique, 1795, V

2. Mercure, messidor et thermidor an VIII; Œuvres de Fontanes, 11,184. 8. Ib., 1802, IV, 407; et 21 octobre 1809.

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religieuse du Consulat, l'admiration pour Ossian ne peut que dévier la littérature et le goût public de la voie naturelle à la France, dont le philosophisme du xvin siècle et l'engouement pour certains modèles étrangers ne l'ont que trop détournée, celle de la poésie chrétienne et traditionnelle.

Aucun de ces critiques n’a même essayé de donner une étude d'ensemble dans laquelle les défauts du genre fussent exposés en bon ordre et avec un juste développement ; ils ont multiplié les boutades, les sarcasmes, les allusions, les chicanes de détail et les inexactitudes. Si l’on cherche cependant à retrouver dans cette poussière d’idées les direclions générales de l’opposition à Ossian, on s’apercevra, je crois, que ce qui les choque avec raison dans ses poèmes, c'est l’absolu manque de vérité. L'art, pour eux, c'estavant tout la nature imitée par l'homme, et rendue plus agréable à l’homme que la nature même ; ce sont des attitudes, des sentiments, des idées, des discours, vrais comme la vie, mais plus intelligibles et plus sensibles que la vie même, parce que l’esprit les a choisis, interprétés et rendus. Done de Boileau, ilsn’aiment que « lanature » et estiment que «d’abord on la sent ». A cet égard ils se plaignent de ne trouver dans Ossian et ses imitateurs aucune satisfaction. Si au contraire le but n’est pas de se pencher sur son âme ou celle des autres pour y lire, mais de fuir ce qui est, pour rêver à ce qui pourrait être ; si l'imagination prend le pas sur la raison, si l’idéal fait oublier ou dédaigner le réel ; alors l’âme part des nuages d’Ossian pour s'envoler au pays des chimères : alors ces êtres sans consistance , que la raison Juge creux et faux, l’imagination se plaît à les animer d’une vie fugitive ; surtout elle se plaît à habiter ces déserts, où rien

ne la rappelle à la réalité,et qui deviennent le ce asile de ses rêves. Nos critiques de l'Empire ne sentent pas, comme Faust, deux âmes dans leur poitrine ; ils n’envient pas, comme lui, l’aile de l'oiseau ; et, fidèlement attachés à la doctrine d'imitation et de vérité qui est la grande doctrine classique, ils protestent une dernière fois, avant de tomber un à un devant le romantisme envahissant, contre une poésie dont ils n’ont devant les yeux que de prétentieuses ou de naïves contrefaçons, et dont le véritable intérêt, la

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Point de vue de ces critiques 681

véritable portée se trouvent dans des régions de l’âme eu paraissent leur être étrangères.

Remarquons enfin que pour ces critiques attardés et maussades, résister à Ossian, c’est défendre la poésie d’inspiration mythologique et gréco-romaine ; goûter Ossian, c'est porter une main sacrilège sur les trésors de la belle antiquité. La bataille à laquelle ces vétérans tiennent à prendre part, si débile ou si gauche que soit parfois leur bras, ne se livre pas entre la poésie ossianique et une poésie pure d’alliage, nationale, naturelle : ils ne visent qu’à préserver de toute atteinte la poésie classique gréco-romaine. Comme Monti, Hoffmann ou Dussault, Geoffroy ou Auger reprochent à l’ « audacieuse école boréale » de substituer le Nord et ses frimas, Morven et ses brumes, au clair soleil, aux riants paysages de la Grèce et de l'Italie, Fingal à Enée, Oscar à Hector, Odin à Jupiter et Apollon. C'est, sur le sol français, la guerre entre deux mythologies et deux légendes, entre deux domaines de l’imagination et du langage. Ce n’est pas la France ni la poésie française qui résiste et se défend : de la France, il n’est jamais question. Nos critiques n’occupent donc qu’une position peu solide et peine tenable. L’ossianisme, contre lequel ils luttent de leur mieux, n’est que l’avant-garde de la grande armée romantique, qui aura vite fait de submerger la citadelle et ses défenseurs.

Pour le moment, ils pouvaient se rassurer en jetant les regards autour d'eux ; la marée montante de l’ossianisme sous VEmpire ne submergeait pas tout le domaine des lettres, et ce mouvement dont ils étaient les spectateurs ironiques ou grondeurs n'allait pas, même dans la poésie, sans rencontrer des obstacles. Il ne faut même pas croire qu’à aucun moment la note ossianique ait été dominante. Dans son ensemble, cette poésie, ou ces volumes de vers qui se donnent pour de la poésie, restent classiques et de genre et de style. De toutes parts on rencontre des monuments d’un art timide

ou suranné, qui limitent étroitement le champ où règne Ossian. Le classique intransigeant, le pur gréco-romain, ou soi-disant tel, avec tout l’attirail défraîchi de la mythologie traditionnelle, règne exclusivement dans quantité de volumes. Ecartons les chefs, les vétérans du Parnasse français, qui sont indifférents comme Delille, hostiles comme Lebrun, ou portés comme Parny à des concessions maladroites. Ecartons leurs élèves, et ceux qui étayent de leurs noms respectés une œuvre chancelante et bâtarde: Chaussard , le sous- Lebrun, « élève,ami du Pindarede la France * », obstinément classique en des sujets nationaux ; de Charbonnières *, « neveu et élève » du grand Delille, qui doit tout à l’antiquité, sauf quelques emprunts à Pope, à Gay, à Gray. Ecartons encore, pour être absolument justes, ceux qui sont, comme Legouvé ‘, les poètes de la famille, des émotions douces, des intimités ; ceux qui, comme le comte de Saint-Leu (Louis Bonaparte) sont élégiaques et moraux ‘ ; ceux qui professent que leur poésie ne traite que de l’homme, qui, en protestant contre l'abus du genre descriptif, veulent renouer la tradition du vrai classicisme, et qui, fidèles au mot de Pope, The proper study of mankind is man, s’écrient avec Clovis Michaux :

Peintres du monde, étalez ses merveilles ; L'homme avant tout est l’objet de mes veilles 5.

Mais exhumons de l'oubli, d’ailleurs mérité presque toujours, où depuis un siècle ils gisent ensevelis, ces recueils de vers que voyaient paraitre les années 1802, 1803, 1804, le moment de la plus grande vogue d’Ossian ; ceux surtout qui sont des œuvres de débutants, ces volumes brochés, à tirage restreint, nous dit-on, à débit plus restreint encore. Y trouverons-nous l'inspiration ossianique ? Les chants du

Barde les ont-ils nuancés d’une teinte nouvelle ? Non, ou

1. Chaussard,Fragments d’un Poème sur les Victoires nationales (an VII); Chant de paix et de victoire ; Les Triomphes et La Paix, ode, 1807.

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