CHAPITRE PREMIER
Les dernières traductions en vers
I. Ossian entre 1815 et 1830. Caractères généraux des traductions en vers de la Restauration.—Saint-Michel, traducteur et imitateur. Rapport de son travail avec celui de Baour-Lormian.— Saint-Ferréol. Contenu de ses recueils ossianiques. Ses prudences et ses libertés.
: II. Deux soldats ossianistes.Bruguière de Sorsum: son Fingal.— Le général Lamarque. Importance et époque de son travail. Son exactitude, Son Discours préliminaire. L’amour dans Ossian. Le roman ossianique. Publication tardive de son ouvrage.
Ill. Traducteurs isolés et provinciaux : Gérard-Granville. Un inédit : J.-B. Fleury. Son Carthon et sa Mort d’Ossian
Pendant les années fécondes qui vont de 1815 environ au triomphe et à la vulgarisation du romantisme au lendemain de 1830, la destinée d’Ossian est très curieuse à observer. Il appartient au passé ; et, à ce titre, il n’influe que faiblement sur les nouvelles tendances littéraires, bien que la plupart des Romantiques soient marqués de son empreinte et qu’ils aient dû passer par Ossian avant de trouver leur voie. Mais, comme il appartient au passé, il est accrédité par cela même auprès de ceux que les innovations gênent ou effraient : il est pour eux un classique en son genre. Beaucoup de ceux qui, soit par leur âge, soit par leur caractère, ne se sentent aucun désir de plus hardies nouveautés, s’en tiennent au Barde ; il satisfait leur goût de l’étrange et du rève. En tout cas, il ne partage pas le sort de Young et surtout de Gessner, ses rivaux en gloire aux temps déjà
lointains de Louis XV et de Louis XVI. La Restauration le trouve entouré d’honneurs, et ne le détrône pas brusquement. Il survit notamment à Gessner, parce que, plus varié et plus souple, il s’'accommode mieux à des temps nouveaux; parce qu’il est infiniment plus romantique à tous égards.
Surtout il est le poète de beaucoup d’amateurs, d’isolés qui ne se rattachent à aucune coterie littéraire. De ce nombre sont lestraducteursen vers qui recommencent à cette époque, avec plus ou moins de prétentions et d’ampleur, la tâche de Baour-Lormian. Ce sont les derniers de la série. Ils travaillent généralement sur l’ouvrage de Le Tourneur, qu’aucune traduction en prose n’est venue déposséder, depuis une quarantaine d’années, de la faveur dont elle jouit.Ils croient encore à ce genre de la traduction en vers, si glorieux entre les mains d’un Delille, siimpossible à qui place plus haut son idéal. Ils ne traduisent pas Ossian pour établir leur réputation littéraire, ni même pour assouplir leur talent, puisque aucun presque n’a fourni d'autres ouvrages. Isolés, ils paraissent, sauf une exception, s’ignorer l’un l’autre ; ils célèbrent leur culte au désert, loin des chapelles où se font les réputations. Ils sont démodés en naissant, et n’attirent point l’attention du public. Ils ne sont en littérature que des amateurs : Ossian, à toutes les époques, a surtout tenté les amateurs. Gentilshommes, soldats, fonctionnaires, leur vie désœuvrée ou active a connu au moins une fois l’enthousiasme poétique, et c’est aux chants du Barde qu’ils doivent cette heure-là. Leurs vers redondants ou malhabiles dorment ensevelis dans la poussière des bibliothèques ; mais, en tournant ces pages monotones que nul n’a jamais coupées, en découvrant tant d’enthousiasme candide et de studieuse application, on connaît mieux la séduction puissante et prolongée qu’Ossian a exercée sur les âmes.
Les plus importantes traductions partielles de cette époque sont celles de deux poètes amateurs, qu'Ossian a touchés une fois,et qui n’ont pas autrement marqué dans les lettres. En général, ceux qui se consacrent à traduire en vers quelques morceaux d’Ossian ne savent pas se créer beaucoup d’autres titres à la renommée. Par le nombre des poèmes traduits, Alexis Saint-Michel mérite une des premières places parmi les interprètes du Barde. Il avait donné dès 1813 une imi-
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tation de la Guerre de Thura : — 392 alexandrins — qui rattache l’auteur à la poésie ossianique de l’Empire. Cette Guerre de Thura n’est autre, s;us ce titre nouveau, que le poème bien connu de Carric-Thura, qui reparaît sous son vrai nom en 1820, précédé de Fingal et de neuf autres courts poèmes ossianiques ou pseudo-ossianiques ?. Enfin, dans son volume de 1822 *, l’auteur s’inspirait encore d’Ossian dans un poème sur l'île de Groix au temps de César, où une vierge nommée Vinvéla, comme l’amante de Shilric dans Carric-Thura, voisine avec Vénus et les Druides. Le même recueil montre Saint-Michel traduisant tantôt Gessner, tantôt le Tasse, tantôt Anacréon, et tantôt Young, prenant à Klopstock les chœurs de la Bataille d’ Hermann et les « bardes de Wodan », enfin créant un Mainfroy qui appartient au genre de Ce petit volume est assez curieux, on le voit, comme point de convergence d’influences contemporaines très diverses, toutes plus ou moins à leur déclin; le bon Saint-Michel est un éclectique dont les choix sont très instructifs.
Mais revenons à Ossian. Comme plusieurs de ses contemporains, Saint-Michel mélange assez audacieusement les poèmes ossianiques et les créations de sa propre imagination. « J’ai plutôt imité que traduit quelques-uns de ces poèmes. J'en ai composé d’autres avec les idées éparses dans les poésies galliques, et j'en offre la collection aux amis d’Ossian. » Il n’est pas aisé de se reconnaître, dans cette confusion voulue. A côté de Fingal, condensé en quatre chants au lieu de six; d’Orla qui, sous un nom inventé, est un épisode de Fingal ; du Chant de Fingal sur la ruine de Balclutha, qui est emprunté à Carthon; de la Guerre de Tura, qui n’est autre que Carric-Thura ; de Armin de Sellama qui n’est autre que Cathlin de Clutha rebaptisé par la fantaisie du traducteur ; de Finan et Lorma, de Dargo, qui appartiennent au recueil de Smith; voici un Arvin qui semble bien n’être qu’une imitation; voici une Jrma et un OJvar qui ne sont
1. La Guerre de Thura, poème imité d’Ossian, par Alexis Saint-Michel [1813] in-8.
De Fingal, poème, et autres poésies galliques en vers français, par
. Saint-Michel, 1820, in-8.
FA La Vierge de Groa, poème... par Alexis Saint-Michel, 1822,
que des nouvelles écrites dans le genre ossianique. Dans ces dernières, avoue l’auteur, la couleur est « plutôt scandinave que calédonienne ». Voici encore une description du Loda (c’est «le palais de Cruth-Loda ou Odin ») qui est inventée; et voici enfin un poème intitulé Ossian aux vaincus, supposé adressé aux Calédoniens, vaincus par les Romains, qui développe, avec un refrain, idée que la défaite importe peu quand le combat fut héroïque, et qui semble bien rattacher Saint-Michel au groupe de ceux qui empruntaient la harpe d’Ossian pour exprimer leurs sentiments patriotiques au lendemain des invasions.
La partie proprement ossianique de l’œuvre de Saint- Michel peut aller à 2.900 vers environ. Il est plus que probable qu’il traduit sur l’édition française de 1810, qui lui fournit à la fois la version de Le Tournenr pour Fingal et celle de Hill pour Dargo. Ses notes répètent ou résument celles des deux traducteurs français. Quand il s’agit de décider de l’authenticité d’Ossian, il renvoie à Ginguené, dont la dissertation ouvre, comme on sait, cette même édition de 1810. Son admiration est profonde pour « ces ouvrages d’un génie sublime, mais sauvage »; pour « les beautés de cette poésie appelée barbare, beautés qui consistent dans le grandiose de la pensée et la vigueur de l’expression ». Le second ouvrage que Saint-Michel a sous les yeux, c’est la traduction de Baour-Lormian. Celui-ci « a élevé à la gloire d'Ossian un monument immortel »; néanmoins il a « négligé » quelques-uns de ses poèmes, et le nouveau traducteur s’est cru en droit de les reprendre. Malgré ses efforts pour ne pas traduire les mêmes poèmes que son devancier avait choisis; quoiqu'il ait poussé l’indépendance jusqu’à remplacer dans Carric-Thura l'apparition de l'Esprit de Loda par celle de l’ombre de Trenmor « pour ne pas me rencontrer trop souvent, dit-il, avec Baour-Lormian» ; il ne peut éviter d’entrer en concurrence avec lui de loin en loin, et se reproche alors d’avoir «commis une imprudence », D'ailleurs Baour « n’a fait qu’imiter » la plainte de Minvane, à laquelle Saint-Michel donne deux à trois fois plus d’étendue;il n’a fait « qu’une très libre et très élégante imitation » de l’invocation de Gaul à l’ombre de Morni, que celui-ci traduit plus littéralement. En somme Saint-Michel
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se donne pour un disciple respectueux et modeste, mais plus exact que son heureux prédécesseur. |
Il a raison d’être modeste, s’il s’agit de son talent poétique. Malgré les fantômes voyageant sur leurs chars de nuages, les vierges pdles comme un rayon de l’astre de la nuit, les météores, les bruyères, les sapins et les esprits des vents, la versification toute classique et les épithètes banales ne laissent pas deviner dans l’Ossian qu'il présente un père du romantisme. Il y a bien le tour ossianique, mais qui n’a pas survécu à Ossian, bizarrement accouplé à un tour classique dans des vers comme ceux-ci :
Lorsque dans Témora les chants de la vaillance Instruisent de Cormac la généreuse enfance.
Il y a bien, dans les malédictions que les héros accumulent sur leurs têtes, quelque pressentiment des fureurs grandiloquentes d’Antony ou d'Hernani :
Ah! rugissez sur moi, vents orageux des mers! Fantômes, sur mon front allumez vos éclairs ! Levez-vous, ouragans! Cieux, croulez sur ma tête !
Mais on trouve plus souvent des vers aussi neufs que ceux-C1 :
Il voyait chaque jour dans son fils et sa fille Fleurir les rejetons de sa noble famille.
Et les paisibles bords, et les jaloux transports, et Mon glaive dans son sein brûle de se plonger, et, chose extraordinaire en Calédonie, des tribus et des phalanges. Donnons une meilleure idée de l’ossianiste Saint-Michel en citant une . description plus heureuse :
Mais soudain, déployant sa robe ténébreuse, La froide nuit descend sur la vague orageuse, Et Rotha dans sa baie a reçu le héros,
Rotha, plage déserte, où de sombres coteaux Que couronne des pins la tête échevelée Entourent une étroite et profonde vallée ;
Les yeux n’y sont frappés que de tristes débris. Là, du Nord mugissant l’écho roule les cris;
Là, des arbres rompus et des roches voisines Un torrent dans ses flots entraîne les ruines,
Et partout sur ses bords croissent dans le vallon La bruyère sauvage et l’aride chardon.
La contribution de Saint-Ferréol, tout à fait contemporaine, est à peu de chose près aussi considérable, et n’est pas moins intéressante. Son recueil parut en 1825 ‘ ; mais Vun au moins des morceaux, Le Char de Cuthullin, date de 1820 *. L’auteur est jeune et s’essaie à la poésie, comme tant d’autres, sur les poèmes d’Ossian. Probablement méridional, il est plus enthousiaste que Saint-Michel. Comme lui, il renvoie à Ginguené pour l’authenticité ; comme lui, il voit dans le Barde un « de ces hommes privilégiés que la nature créa pour dominer leurs semblables par l’ascendant d’un génie sublime et, jusque dans ses écarts, plein de force et d’originalité ». Ce génie est attesté par les détracteurs même d'Ossian : « l’âme fortement émue » de son lecteur « se passionne pour ou contre » et ne saurait rester indifférente. L’enthousiaste traducteur regrette de constater que « c’est surtout en France qu’on s’est plu à relever avecune extrême sévérité ce que la manière d’Ossian peut avoir de défectueux ». Il déplore qu’une « critique malveiïllante » ait eu « recours au ridicule » pour l’attaquer. Il en est, dit-il, tout autrement à l’étranger. Là, on sait reconnaître la morale pure que respire la poésie ossianique, « tant de grandeur d’âme, tant de véritable héroïsme ». Là, on admire comme il le mérite « le sublime caractère de Fingal ». L'Italie surtout se distingue dans ce concert d’éloges autant que Cesarotti s'élève au-dessus de tous les traducteurs.
Il semble bien que Saint-Ferréol ait eu constamment sous les yeux,avec la traduction de Le Tourneur — dans les premières éditions plutôt que dans celle de 1810, parce qu’il n’emprunte rien aux poèmes traduits par Hill — celle de Cesarotti, qu'il admire tant et cite si souvent. Celui-là, dit-
1. E.-P. de Saint-Ferréol, Ossian, chants galliques, traduits en vers français, 1825, in-16.