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il, est un traducteur, tandis que Baour-Lormian ne peut guère être considéré que comme un imitateur ; « imitation charmante », soit; mais imitation seulement.
L'ensemble des traductions de Saint-Ferréol peut aller à 2.300 vers environ. Des dix morceaux que contient le volume, deux sont donnés par Le Tourneur, avec des réserves que reproduit le nouveau traducteur. Les autres se composent de quatre fragments : Hymne au soleil et le Chant sur les ruines de Balclutha, tirés de Carthon; la description du Char de Cuthullin et Faïinasilla,tirés du premier et du troisième chant de Fingal ; etquatre poëmes entiers : Croma, Les Chants de Selma, Carric-Thura et Oina (c’est Oina-Morul). On remarquera aisément que plusieurs des morceaux les plus poétiques et les plus connus se trouvent dans les poèmes que Saint-Ferréol a choisis. C’est ainsi que nous avons l’'Hymne au Soleil de Carthon,Y Hymne au soleil couchant par lequel s’ouvre Carric- Thura, l’Invocation à l'Étoile du soir des Chants de Selma; et ces titres sont ceux que donne le traducteur lui-même, qui a l’obligeance de prévenir ainsi le lecteur et de lui signaler à l’avance les morceaux à effet, comme M. D’Annunzio le faisait il y a peu d’années dans sa Fedra.
Le nouveau traducteur a de louables scrupules. Il est le premier à dire que « le mot zéphir, si agréable à l’oreille, mais qui appartient à un ordre d’idées étrangères à Ossian, ne saurait entrer dans la traduction de ce poète ». Mais en revanche il a de regrettables timidités : « Je n'ai pas cru pouvoir transporter dans notre langue l’image du renard qui regarde par la fenêtre des maisons abandonnées. » Ce renard devient les hôtes des forêts, comme la chouette /es habitants des airs. Et voilà toute couleur disparue. Cependant Cesarotti, son modèle dans l’art de traduire Ossian, avait été plus exact : il avait osé et le renard et la chouette. C'est en suivant Cesarotti qu’il adoucit les noms galliques « trop durs et trop barbares pour des oreilles françaises ». C’est lui qu’il traduit plutôt qu’Ossian, lorsqu'il écrit dans l'Hymne au Soleil :
Seul tu remplis du ciel la voûte solitaire.
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L’italien, en disant : « Tu pel ciel deserto Solo ti movi.. » avait « cru devoir réunir deux expressions, l’une d’Ossian et l’autre de Pindare : oœervèy dorpov épiuaxs 1 ai6époc (Olymp. I, 10) qui semblent faites l’une pour l’autre ». Surtout Saint-Ferréol use décidément trop de la périphrase. Comme plusieurs autres traducteurs en vers, il exprime plus complètement l’image poétique contenue en germe dans le texte ossianique. Macpherson était un préromantique parfois timide ou maladroit, qui n’a pas su ou pas voulu soumettre ses thèmes poétiques à une méditation assez prolongée, qui n’a pas regardé assez profondément ses images avec les yeux de l’âme. Il gagne à être légèrement renforcé. Le besoin de remplir l’ample vers alexandrin invite nos poètes à des développements qui ne sont pas toujours malheureux. Traduire the stars hide themselves in the sky par
Les innombrables sœurs de l’astre du matin Ont voilé devant toi leurs têtes virginales…
c’est écrire poétiquement d'après Ossian, c’est le paraphraser. Mais c'est s’en éloigner tout à fait que de continuer par ces vers :
La lune pâle et froide aux mers orientales Fuyant de tes regards l'éclat majestueux ; Se plonge à ton aspect sous les flots écumeux.
Et c’est inventer, d'après le seul mot hide,tout un drame sidéral qui part du texte ossianique et qui n'aurait pas pris naissance sans Ossian. Le couplet sur l'étoile du soir ne mérite guère d’être lu à côté de celui de Musset,
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Nous avons vu le général Despinoy traduire en vers Catheluina sous le Consulat ; nous verrons le général Lamarque consacrer de longues veilles à mettre en vers tout Ossian à la fin de la Restauration. Entre eux se place un autre soldat-poète, le baron Bruguière de Sorsum, le tra-
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ducteur de Shakespeare, l’ami de Vigny. C’est une figure originale, un peu effacée, sur laquelle des travaux récents ont jeté quelque lumière. Le général Lamarque, qui l’a connu et a été par lui initié à Ossian, parle avec tendresse et émotion de ce soldat-poète, qui « au milieu du tumulte des armes et des courts moments de repos que lui laissaient les batailles », entretenait en lui « le goût des arts et des belles-lettres * ». Quand on connaît, quand on apprécie la tentative de Bruguière pour être exact en traduisant Shakespeare, on attend beaucoup de son Fingal*; mais l'attente est bientôt déçue. C’est une traduction en alexandrins ; des six chants, le quatrième « ne s’est pas retrouvé dans les papiers de l’auteur » ; et, dans le chant I, le traducteur a cru devoir omettre l'épisode de Carril, à cause, dit-il, de son inutilité et de la longueur des chants de ce barde. Malgré ces lacunes, le poème compte environ 2.600 vers. Publié par Chênedollé dans les œuvres posthumes de l’auteur, il n’est précédé d’aucune préface ; il s'accompagne seulement de notes qui pour une grande part sont emprun“ tées à Le Tourneur ; d’autres remontent peut-être à Macpherson directement. Il est difficile d’affirmer que Bruguière traduit toujours sur l'anglais ; son vers vague et ronflant se tient extrêmement loin du texte de Macpherson, et l’on ne peut dire qu’il côtoie de très près Le Tourneur. Ce vers est l’alexandrin le plus banal et le plus usé. La couleur ossianique y manque, et, de toute façon, c’est une pauvre poésie :
.…. Dans les champs de la guerre Mon bras est redoutable à l’égal du tonnerre... A ce jeune héros la lumière est ravie ?
Il n’est plus ? — Ah ! cruel, arrache-moi la vie.
On y trouve un « monstre marin » dont la description s'inspire du récit de Théramène :
Et l’onde menaçante Se courbe en mugissant sous sa masse pesante…
1. Ossian, Poèmes et fragments, par Maximilien Lamarque, p. 42. 2. Chefs-d’œuvre de Shakesveare.. suivis de Poésies diverses, par feu Bruguière de Sorsum, 1826 : 11, 311-416 : Fingal (traduction en vers).
Tous ces gens-là ont fait de trop bonnes études classiques. Tous les clichés se donnent rendez-vous dans les vers” de Bruguière : et.« le chêne au front audacieux » et la « source pure » et son « doux murmure ». Rien de la grandeur et de la mélancolie ossianiques dans ce jargon pseudoclassique, véritable centon de Racine, de Voltaire et de Delille. Au reste, Bruguière est un ossianiste convaincu et pieux : il sait comment les Fingaliens préparaient leurs repas, et que « le tout était soigneusement recouvert de bruyère, pour éviter l’évaporation ». Il est bien du xvir° siècle quand il admet que « le but final de tous ces poèmes, c’est d'inspirer la grandeur d’âme ». Mais il admire surtout son auteur en ce qu'il est « prodigue de comparaisons ». C’est là un « magnifique défaut » qui « nous séduit et nous éblouit au moment même où nous voudrions le condamner » ; car « l’esprit de comparaison est peut-être la qualité la plus essentielle de la poésie. L'office du poète, comme peintre d'imagination, est de rassembler toutes les apparences des choses. » Ce n’est peut-être pas par la comparaison proprement dite, telle qu’elle surabonde dans Ossian, qu'il y arrivera. Bruguière, si proche du romantisme, n’est pas romantique sur ce point, pas plus que dans son style ou sa versification. C’est un attardé, dont l’admiration pour le Barde est impuissante à conférer à sa poésie une nouvelle jeunesse.
La plus complète de toutes les traductions d’Ossian en vers français est celle du général Lamarque ". Elle appartient à l’époque de la Restauration, Le général nous indique brièvement dans quelles circonstances et sous quelle influence elle fut composée. Au temps où « proscrit » il errait « sur les bords orageux de l’Océan du Nord », il arriva qu’un volume d’Ossian tomba par hasard dans ses mains, Il dut beaucoup, pour goûter les chants du Barde et sans doute pour les mettre en vers, aux lumières et à l’amitié d’un de ses compagnons d’armes, de ce Bruguière de Sorsum dont l'essai précéda son travail. Nous avons donc la date approximative où ce dernier a commencé, D'autre part, il emploie dans le même Discours prélimi-
1. Ossian, Poèmes et fragments, traduits par le comte Maximilien Lamarque, lieutenant-général, 1859, in-4.
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naire le mot récemment en parlant des derniers moments de Bruguière, qui est mort en 1823. Ce travail ossianique, commencé sous l'Empire, sans doute repris et interrompu plus d’une fois sous la Restauration, approchait de sa fin en 1832. Les éditeurs de l’œuvre laissée manuscrite ont placé la mention suivante à l’endroit où le chant IL de Temora s’interrompt brusquement : « Interrompu par la mort du lieutenant-général comte Lamarque, 2 juin 1832. »
Cette traduction en vers a pour base l’Ossian de Le Tourneur. Elle comprend 15 poèmes entiers, plus la cinquième partie ou environ de Temora ; l' Hymne au Soleil de Carthon, qui est mis à une place distincte, et même pas à la suite de ce poème ; La Mort de Malvina, extrait de Berrathon ; enfin La Mort d'Oscar qui est un fragment détaché du chant I de Temora ; en tout 19 pièces, formant un total d'environ’ 7.100 vers. Lamarque a laissé sans y toucher Cath-Loda, Colna-dona, Cathlin de Clutha, La Guerre de Caros et Sulmalla. Chose curieuse, ces cinq petits poèmes manquent également dans Baour-Lormian. Celui-ci, ses prédécesseurs et ses émules n’ayant traduit qu'un certain nombre des poèmes choisis par Lamarque, le général se trouve avoir donné la seule traduction en vers de Conlath et Cuthona, de La Mort de Cuthullin, de Calthon et Colmal. I] fait remarquer que son Lathmon n’est qu'une « imitation libre » et que sa Mort d’Oscar est « plutôt une imitation qu’une traduction ». Donc le reste est à ses yeux une traduction qui veut être fidèle.
Elle l’est en effet autant qu’une traduction en vers peut lêtre sans scrupule minutieux. Le poète s’est libéré le plus souvent possible de la contrainte trop rigoureuse de l’alexandrin, et ses vers libres, ses strophes variées, lui permettent de suivre à peu près la pensée de son auteur. Il n’est pas gêné non plus par le soin diligent de la rime, l'élégance de la versification, le choix des mots et des images. Sa poésie n’est souvent que de la prose rimée. Ce soldat-poète écrit facilement en vers, mais sans précision et sans distinction. Son vocabulaire, ses expressions purement classiques, manquent d'imprévu, sinon de quelque facile ét banale harmonie, Dociles courages, généreux soldats, lambris, ce premier fruit de ses jeunes amours, voilà son style ; joignez-y
quelques réminiscences classiques, de Racine, par exemple : Son front chargé d’ennuis… Point de couleur locale ; étonnamment peu, si on le compare à Baour-Lormian, qui l’emporte incontestablement comme versificateur et même comme poète. Chose curieuse, jamais Lamarque n’est plus mal inspiré que dans les strophes lyriques des petits poèmes comme Dar-thula. Voici comment il écrit le plus mal :
Pour tes attraits mon cœur s’enflamme, Je voudrais le cacher en vain;
Viens ! Je t’aime comme mon âme ; Oh ! viens. sans toi point de bonheur.
Par contre, l’alexandrin à rimes variées lui réussit bien mieux. Ce mètre, par sa naturelle souplesse, fait qu’on lit certaines pages sans ennui. Voici comment il écrit le mieux :
Le chasseur fatigué d’une course lointaine
Se repose et s'endort sur le riant coteau ;
Le soleil de ses feux colore encor la plaine, Le vent du jour encor de sa paisible haleine Caresse, en se jouant, la feuille de l’ormeau.
Il s’éveille et déjà la nuit est survenue.
La foudre en longs éclats a sillonné la nue,
La tempête en fureur agite la forêt.
Alors son rêve fuit, alors son âme émue
Au passé qui n’est plus accorde un vain regret. Aussi s'évanouit le printemps de notre âge; Comme une ombre légère il passe sans retour.
Ce passage développe largement l’idée centrale du morceau en ajoutant beaucoup d'images, et place à la fin ce qui se trouve au début dans Ossian : « Notre jeunesse ressemble au rêve du chasseur. » C’est un peu plus qu’une imitation, c’est un peu moins qu’une traduction. On n’a pas lieu d’être particulièrement satisfait de la manière dont Lamarque a rendu des morceaux très connus, comme l'hymne au soleil ou l’apostrophe à l'étoile du soir: il n’a pas atteint certains de ses concurrents.
Il est étrange que Lamarque, dans son ample Discours préliminaire, ne mentionne son prédécesseur dans la même entreprise, Baour-Lormian, qu’à propos de son opinion sur
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le mérite relatif de Fingal et de Temora. Lamarque contredit Baour, et trouve Fingal « de beaucoup supérieur à Temora pour l’ensemble et pour les détails ». Il est vrai qu'il ne cite aucun des autres traducteurs et ne fait aucune allusion au succès du Barde auprès de ses contemporains. Le général est décidément un amateur passionné de ses chants, mais un amateur fort peu au courant des travaux, des discussions dont il a été l’objet. Ame conquise par Ossian, il lui a voué un culte secret : il le traduit sans s’informer s'il fut à la mode et si sa gloire est passée. Pour qui s’intéresse aux grands mouvements du goût et de l’opinion, le témoignage de tels amateurs est deux fois précieux, puisqu'il est indépendant et spontané. Lamarque consacre son Discours préliminaire à l’éloge d'Ossian. Ce morceau doit beaucoup à la Dissertation de Blair, qu’il cite, et qu’il suit de près même quand il ne la cite pas. Beauté des caractères et des sentiments ; sublimité de Fingal; pureté des mœurs ; art consommé de la composition ; variété des images ; nous connaissons tout cela. Il n’y manque pas non plus l’inévitable parallèle avec Homère d’une part, avec Virgile de l’autre ; Lamarque ajoute Tibulle. Il insiste sur l’absence de toute religion, et ce libéral paraît peu souffrir de cette lacune. Il insiste aussi, et avec plus de complaisance, sur le chapitre de l’amour dans Ossian. Nul des nombreux panégyristes du Barde ne s’est si fort étendu sur ce point :
Une des beautés les plus remarquables d'Ossian, c’est la manière pleine de délicatesse dont il peint l’amour.…. Chez lui, c'est un sentiment profond et tendre ; trop vrai pour que les sens en soient bannis, trop élevé pour qu'ils lui suffisent. Son langage. est touchant et vif, sans cesser d’être pur. Le poète se plaît à peindre les charmes des jeunes beautés qu'il met en scène, mais ses couleurs sont chastes, et l’on sent bien que ses héros ne désirent que parce qu’ils aiment... La tendresse est exprimée partout, la volupté ne l’est nulle part ; les nuages qui si souvent enveloppent les guerriers servent toujours de voile à leurs plaisirs... Entre eux, point d’inconstance, point d’infidélité, par conséquent point de jalousie ; l’estime préserve du soupçon, c’est l’âge d’or de l'amour. N'est-ce pas une preuve de plus de l’authenticité et surtout de l’ancienneté des poésies d'Ossian ?