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Tout cela n’est ni de Macpherson ni de Blair ni de Le Tourneur : tout cela est bien de Lamarque. Voilà l’enthousiasme qu’excitait la peinture de l'amour dans Ossian au temps où, dans les rares loisirs des campagnes de Napoléon, les deux amis, Bruguière et Lamarque, échangeaient leurs impressions et communiaient en Ossian.
Surtout, on trouve dans ce Discours un exemple typique de ce qu’on peut appeler le roman ossianique. Celui du marquis de Saint-Simon n’était rien à côté. De détails empruntés à Macpherson, à Blair, au texte même des poèmes, Lamarque compose un tableau étonnant de précision, et qui fait le plus grand honneur à son imagination, On y apprend, entre autres choses nouvelles, que « ces héros ne s'endormaient qu'aux sons harmonieux de la harpe » ; que « les Calédoniens étaient... d’une carnation éclatante de blancheur » ; que « les femmes, grandes, belles, avaient en général des yeux bleus... et des cheveux d’un noir d’ébène ». L'auteur sait par le menu les moindres détails de la biographie de Fingal, l'ordre de ses campagnes, la douleur que lui causa La mort de Roscrana, « son épouse chérie ». Il fait sa psychologie, et sait que la mort de Fillan et d’Oscar porta le dernier coup à « l’âme du héros qui était déjà fatigué par des guerres continuelles ». Il sait qu'Ossian « aima toujours Eviranella (sic) avec tendresse, et qu’il resta fidèle à sa mémoire ». Il sait que Cuthullin est mort « dans la vingt-septième année de son âge ». Ce roman fait sourire par sa précision puérile. Il est attendrissant de naïveté et de foi. C'est une espèce de Légende Dorée, à laquelle le cœur de ce soldat, de ce politique, adhère avec une candeur admirable et toute religieuse. Son rêve le conduit dans ce monde idéal, comme le rêve du croyant le conduit parmi les belles légendes pieuses.
Ce grand et beau volume compact, ce majestueux monument élevé par une main pieuse à la gloire du Barde, paraît être resté à peu près inconnu. Publié trop tard, vingt-sept ans après la mort de l’auteur, alors que l’ossianisme était déjà une chose du passé, il est de ces livres qui sont nés sous une mauvaise étoile. Personne ne le mentionne ; l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale n'était même pas coupé lorsque je l’ai eu entre les mains, et sans doute la plupart
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Gérard-Granville. J.-B. Fleury 703
de ses frères auront eu le même sort. Et cependant il valait
peut-être d'être brièvement remis en lumière, et pour la
personnalité intéressante du soldat-poète, et pour la foi __ ossianique qui s’y révèle ingénument.
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C’est de la fin de cette période que date la version en vers des Chants de Selma par Gérard-Granville !. II manque au poème deux parties importantes, la plainte de Colma et
celle d’Alpin. Ce qui reste donne 190 vers libres ; le récit d’Armin est en décasyllabes, mètre bien mal choisi pour ce morceau pathétique et désespéré. L'ensemble de la traduction est fidèle ; peu importe qu’Arindal se change en je ne sais quel romantique Alvar ; la versification a de la facilité, sans jamais s’élever au-dessus du médiocre. Transcrivons quelques vers de la conclusion :
Adieu, rêves heureux que je dois oublier !
J'entends la voix des ans en passant me crier : D'où vient qu'Ossian chante encore ?
Il vieillit, languissant dans un triste abandon, Et nul barde après lui sur la harpe sonore Ne fera retentir son nom.
Voilà quelles sont les traductions imprimées qui appartiennent à cette période, Combien d'essais analogues, et qui valaient autant que ceux-là, sont restés inédits ou ont disparu ? Dans combien de villes ou de villages de France s'est-il trouvé un amateur de poésie, officier en retraite comme le général Despinoy ou le général Lamarque, fonctionnaire, magistrat, pour mettre en vers français l’hymne au soleil ou l’apostrophe à l'étoile du soir ? À cent ans d'intervalle, toute réponse précise est impossible. Détruits, disparus, ensevelis dans des cartons, oubliés au fond de vieilles demeures, que d’essais demeurent introuvables au chercheur ! Au moins quand le manuscrit ossianique a été
1. Mémoires de l’Académie Royale de Nancy, 1835, p. 112 : Imitation d’un poème d’Ossian, par M. Gérard-Granville.
légué par l’auteur ou par ses héritiers à quelque bibliothèque publique, nous pouvons le retrouver et l’exhumer. Le cas est plus rare qu’on ne le croirait. L'examen de l’inventaire général des manuscrits conservés dans les bibliothèques de France permet de relever un certain nombre de titres qui sont généralement trompeurs. À Amiens, le conseiller de préfecture H. Marotte laisse un poème ‘inédit :
Oscar ; mais c’est tout bonnement l’histoire d’un chien dé chasse dont le propriétaire s’appelle comme le fils d'Ossian:. À Rouen, il y a des traductions d’apparence ossianique ; mais ce sont des imitations de chants irlandais modernes. Par contre nous trouvons à Vienne (Isère) un sérieux héritage ossianique *. J.-B. Fleury (1757-1841), juge de paix et député sous l'Empire, se retire en 1815 à Ternay, village au nord de Vienne, et c’est probablement pendant les loisirs de sa longue retraite qu’il versifie abondamment. Il traduit la Jérusalem Délivrée : toujours le Tasse aux côtés d'Ossian, comme chez Baour. Et il écrit La Mort de Carthon, poème imité d’Ossian *. Peu nous importe son opinion sur l’authenticité : 1l ne tranche pas ce grand différend, mais il semble conclure en des termes qui sont bien choisis quand il parle de « fragments de poésie qui ont au moins servi de
germe à cet ouvrage », (erme est heureux, et l’inconnu
Fleury a sans s’en douter mieux caractérisé le travail de Macpherson que tous les critiques en renom qui ressassaient de son temps la même question. Quant à Carthon, qu'il a voulu « traduire ou plutôt imiter en vers français », son travail accompagné d’amples notes, sommaires, explications, ne tranche pas sur tant d’autres que nous rencontrons sur notre chemin. Même procession d’alexandrins corrects, mais poncifs, et souvent usés jusqu’à la corde. Les octosyllabes du Chant des Bardes, les strophes libres de l’'Hymne au soleil, ne sont pas beaucoup plus dignes d’attention. Tout cela est exact d’ailleurs, et donne, à tout prendre, une idée
1. Je dois ce renseignement à l’obligeance de M. Maurice Garet, avoué à Amiens.
2. Tous les détails sur Fleury et l’analyse détaillée de ses manuscrits m'ont été fournis par le zèle diligent de M. l'abbé Bouvier, à Vienne.