CHAPITRE II
La poésie calédonienne et scandinave sous la Restauration
I. L’allégorie ossianique en 1814-1815. Ossian poëte des Bourbons. Un Chant gallique officiel. Ossian chante le retour de Louis XVIII et le sacre de Charles X : Laffilé, Malo, Talandier-Firmin et divers. Une pose de première pierre en style ossianique. La poésie nationale et le genre ossianique.
II. La poésie politique et patriotique d’inspiration ossianique : Bardes et chants nationaux : Bétourné, Hédouin, Moufle. — Boucher de Perthes, Ses poèmes ossianiques à allusions politiques. Ses autres compositions ossianiques. Ses Chants armo icains d’inspiration ossianique.
III. Ossian au tombeau de Napoléon : Delphine Gay. Ossian barde de la Revue Nocturne : Boulay-Paty.Un ossianiste gascon.
IV. Les poèmes ossiano-scandinaves : le Balder de Saint-Geniès : Odin, Ossian, les Gaulois et la chevalerie. L’Interrègne de Proisy d’'Eppe et son Chant du Barde. Marchangy. D’Arlincourt et sa Caroléide : mythologie scandinave, germanique et calédonienne. Le Mont d’Ossian. Même confusion dans Norvins, Baour-Lormian, et divers.
V. Deux poèmes calédoniens : La Calédonie, d’Auguste Fabre. Ce qu’elle doit à Ossian. Absence de mythologie scandinave. Arindal, de Bernède,et le genre ossianique. Conclusion sur cette inspiration intermédiaire entre le classique et le romantique.
Il était réservé aux premières années de la Restauration de faire jouer à Ossian un double rôle, assez nouveau et inattendu. Le Barde prête sa voix belliqueuse ou mélancolique aux sentiments collectifs qui remplissent l'âme des Français en 1814 et 1815. Les royalistes, par deux fois, exultent ; les fidèles de l'Empereur passent de l’humiliation au triomphe, et du triomphe à la consternation ; tous les
bons citoyens frémissent de voir l’étranger fouler librement le sol de la patrie,s’y attarder, et y parler en maître. Pour dire leur émoi ou leur peine, plusieurs empruntent à Ossian sa harpe et son langage. C’est une allégorie nouvelle, plus fraîche et plus saisissante que les vieilles allégories mythologiques. Il n’y a pas de poète national en France : Ossian va quelquefois en faire l'office, et après avoir figuré dans les cantates napoléoniennes en qualité de Barde officiel de l'Empire, il va prêter sa voix pathétique aux émotions d’un pays divisé et envahi.
Ossian est d’abord le poète des Bourbons légitimes. Il a même été au moins une fois leur poète officiel. Le 15 avril 1814, on exécutait, à l’Académie Royale de Musique, en présence de Monsieur, le futur Charles X, un Chant gallique intitulé La Renaissance des Lis, par Laffilé ‘. « Sa vogue, dit l’éditeur, a été complète, son succès est devenu populaire.» On serait en effet sans excuse de ne pas le jouer ou le faire jouer n'importe où et n'importe par qui : car « il a été arrangé avec accompagnement de piano, ou harpe, ou guitare, ou pour grande harmonie militaire >. Espérons que la musique, en ce dernier cas au moins, empêchait d'entendre les paroles : car celles-ci sont d’une nullité parfaite. Ce Chant gallique est extrêmement peu ossianique ; mais l'idée même de donner ce sous-titre à une production tout officielle est une preuve de la vogue persistante d'Ossian.
En décembre, c’est l’Antigone Scandinave de Charles Malo ?, cent vers qui sont à peu près, pour la justesse des termes et l’imprévu des rimes, des vers d'opéra, et qui sont en effet mis en musique par C.-H.Plantade. Après un sommaire de neuf lignes, c’est un duo coupé d’airs et terminé par un chœur. Morar, banni de sa patrie par l’usurpateur Caros, a longtemps erré sur le sol étranger ; sa nièce Rosmala soutient et guide ses pas ; ils rentrent enfin dans leur chère patrie, et ils échangent leurs émotions et leurs espoirs. L’allégorie est d’une clarté enfantine : le vertueux Morar est Lou XVIII ; Rosmala est la duchesse d'Angoulême ; Ullin n’est plus un barde, mais un pays, et ce pays est la
1. Ch. Laffilé, Chants Français, 1829, p. 18. 2. Ch. Malo , L'Antigone Scandinave, scène lyrique imitée d'Ossian, 1814; Mercure, décembre 1814 ; Aëmanach dE Muses, 1815, p. 169.
Ossian poète des Bourbors 709
France. Connmor ‘est Louis XVI ; l’affreux Caros, « célèbre usurpateur », est Napoléon ; Fingal, ce prince généreux (< Depuis vingt ans ils vivent à sa cour ») est Alexandre. Ossian, barde de la légitimité, prête son langage aux Bourbons comme il le prêtait à Napoléon dans sa gloire;et Morar- Louis XVIIT n’oublie pas de saluer avec sa patrie les ombres de ses aïeux.
Les vers de Talandier-Firmin valent mieux que ceux de Charles Malo. Lui aussi, il célèbre sur le mode ossianique le retour du monarque légitime. Sept bardes entonnent successivement les louanges de Louis XVIII ; ils retracent les malheurs, et — il est juste de le reconnaître — les gloires de la Révolution et de l’Empire. La duchesse d'Angoulême s'appelle cette fois Malvina ; le duc d’Enghien est pleuré sous le nom d’Oscar. Tout cela est très ossianique de couleur:
Le silence habitait la salle de nos fêtes.
Tes augustes aïeux,penchés du haut des airs, Ecoutaient les accents de ta douce harmonie?
Dans les cercles royalistes, l’ossianisme paraît avoir joui d'un certain crédit. Une romance sur la mort d’une princesse nous transporte avec une Malvina
Sur les monts de Caledonie Qu'’éclaire un soleil nébuleux :.
Quelques années plus tard, Ossian salue Charles X : la
France a remis au « barde prosterné » une « harpe sonore » pour chanter les vertus du nouveau monarque *.
Un des monuments les plus curieux de cette manie de transposer sur le mode ossianique les événements du jour est un morceau qui se donne pour la traduction d'une poé-