Ib., 1829, p
5: Boucher de Perthes, Chants Armoricains, p. 25, et passim. 6. Ib., p. 154.
Ossian au tombeau de Napoléon 715
du clavier romantique ne reste muette sous ses doigts : l’Orient, les belles sauvages, les sylphes et les follets du Nord, le moyen âge troubadour des Alix et des Loys, le genre Radcliffe avec ses proscrits mystérieux, ses cadavres et ses révenants dans les vieux châteaux. Mais il faut surtout retenir de Boucher de Perthes l’ossianisme patriotique et Possianisme bretonnant. |
Tout à coup retentit la nouvelle de la mort de Napoléon; parmi les chants qui s'élèvent en toute langue sur la tombe du conquérant, il eût été surprenant que la voix de Cona ne se fit pas entendre. C’est Delphine Gay qui joua la partie d'Ossian dans ce grand concert. Son Chant ossianique sur la mort de Napoléon‘ est daté de juillet 1821 ; il est dédié à la comtesse Bertrand, et précédé du morceau de Népomucène Lemercier cité plus haut, où l’on voit Napoléon prendre Ossian pour poète parce que les autres étaient déjà pris. L’ode elle-même a quarante-sept vers en strophes libres. L’auteur rappelle comme il sied la passion de Napoléon pour le Barde :
O divin Ossian, chantre des demi-dieux, Toi dont les vers mélodieux Autrefois charmaïent son oreille, Pour chanter ce héros que la mort te réveille. Fils de Fingal, saisis ta harpe d’or ; Rassemble autour de toi les vainqueurs d’Inistor : Que tous enfin, portés par les orages, Ouvrent le palais des nuages Au guerrier qui repose encor...
Tout à côté, on rencontre les filles d’Odin... Et l'ensemble, médiocre et peu convaincu, invite à relire par contraste le Cinque Maggio de Manzoni. C’est de la bien mauvaise poésie, et mal écrite, et, on l’a remarqué, parfois inintelli-
1: Delphine Gay, Essais poëliques, 1824, p. 11 ; Œuvres de M®° de Girardin, I, 207.
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gible. Il y a là cependant comme une indication du thème de la Revue Nocturne, mais l’auteur n’en a rien su tirer. Tissot déployait une bienveillance inaccoutumée, et qu’expliquaient sans doute le sexe et la beauté du poète, lorsqu’il commentait ce poème avec éloge, y trouvant « de l'imagination, du nerf, de la poésie, de beaux vers... purs et sans tache ‘ ». Non, décidément, la balance du critique était fausse ce jour-là.
Aiünsi Delphine Gay préludait à son rôle de Muse de la patrie. Elle continue à ossianiser. En janvier 1825, c'est La Druidesse*,où se rencontre l’amalgame accoutumé de Bardes, de faucilles d’or, de framées, de Velléda et d’Irminsul. Chàteaubriand y est appelé « le Barde au sublime langage ». En octobre de la même année, c’est E/gise *, dont le troisième « récit » s'intitule Le Barde :
Invincibles guerriers, fils du roi des orages,
Du barde révérez les chants mélodieux.
Sa voix peut nous ouvrir le palais des nuages; La harpe a le secret des dieux.
Là comme ailleurs les « belles Valkyries » entourent Fingal et Ossian. L'ensemble d’Elgise offre un mélange de troubadour, de gothique, de scandinave, avec un peu d’Ossian.
Un peu plus tard, Boulay-Paty reprend, sans en tirer tout l'effet qu’il comporte, le thème de la Revue Nocturne ou infernale ‘, Après avoir en quatorze strophes retracé les exploits et la mort d’un vétéran des armées républicaines et impériales, il montre Napoléon recevant ses guerriers « aux sombres rives » dans sa « capote de brouillards » :
Moi-même, dans l'orage, en tableau fantastique, J’ai cru voir bien souvent leur troupe ossianique Se mêler dans le choc des vents et des éclairs.
1. Le Mercure du XIX° siècle, 1824, IV, 488 : article sur les Essais Poétiques de Delphine Gay.
2. Delphine Gay, Nouveaux Essais poétiques, 1826, p. 87 : La Druidesse, chant prophétique, à M. Horace Vernet, d’après son tableau.
3. Ib., p. 109, et OŒŒEuvres, 1, 89: Elgise, poème en 4 récits. Le Barde paraît séparément dans le Chansonnier des Grâces, 1827, p. 114.
4. Boulay-Paty, Odes nationales, 2 éd., 1830, ode XVIII : La Mort du Vétéran.
Ossian et la Revue Nocturne 717
Ossian accompagne la dernière chevauchée des héros :
Et le roi des concerts, dans un hymne de fête, Une main sur sa harpe et le front dans les cieux.
Dans une note sur ces derniers vers,le poète croit desof justifier cette « teinte ossianique » en raobelart la prédilection bien connue de l’ empereur pour Ossian :
Le grandiose des hymnes irréguliers, sauvages, mais hardis, du chantre de Fingal devait en effet sympathiser avec lui. Toutes les âmes exaltées, qui s'élancent avec force hors de la vie ordinaire, aiment ces poésies galliques simples et éloquentes, où l’immortalité se révèle dans les grandes images de la nature, monotones comme le torrent mais majestueuses comme lui. Quelle belle mythologie que celle qui agrandit ainsi les pensées, et élève les yeux de l’homme vers le ciel, pour qu'il trouve dans les formes penchées des nuages les ombres des héros, des belles et des poètes !
Ce passage est intéressant, étant daté de 1830. Qu’on le compare aux premiers élans de l’enthousiasme de 1760, et l’on verra que soixante-dix ans d’ossianisme n’ont pas essentiellement modifié les sentiments qui s’éveillent à la voix du Barde. Le ton et lestyle ont plus changé que l'âme même.
On peut rapprocher de cette Revue Nocturne ossianique l’ode À /a mémoire des braves du pays occitanien dont quelques strophes sont citées par Jouy. L’Ermite en Province, au cours d’un voyage en Gascogne, rencontre à Grizolles un jeune homme qui vient de composer cette ode
patriotique et qui la lui récite :
Telle, au ciel nébuleux de la Calédonie, Non loin des vastes flots du bruyant Océan, Des mânes de Morven la troupeïréunie, Avide d'harmonie, Ecoutait Ossian.
Quoique affranchis des liens de la terre, Du récit des combats nourrissant leur loire Ils s’enflammaient d’un belliqueux désir, Et dans leurs mains le large cimeterre A la voix d'Ossian frémissait de plaisir !.
1. Mercure, 27 décembre 1817: L'Ermite en Province, par l'Ermite de la Guyane.
Les mdnes sont de trop, et le cimeterre aussi; mais voilà un témoignage inattendu d’un jeune méridionalinconnu, qui nous parvient à travers le classique Jouy.
De 1814 à 1824 paraissent plusieurs poèmes importants, sinon par le talent de leurs auteurs, du moins par l'effort nouveau dont ils témoignent, et, pour quelques-uns, par la renommée éphémère dont ils ont joui. Le Balder de Saint- Geniès, le Vergy de Proisy d’Eppe, la Caroléide de d’Arlincourt, la Calédonie d’Auguste Fabre, l’Arindal de Bernède, doivent tous beaucoup à Ossian, quoique plusieurs se teintent également de scandinavisme. Aucun de ces écrivains n’appartient à l’école romantique : ce sont des novateurs prudents, qui ont cherché dans le Nord qu’ils connaissaient ou croyaient connaître, celui de Mallet et d’Ossian, des couleurs nouvelles pour rafraîchir et renouveler la classique épopée.
Saint-Geniès offre le parfait modèle de ces esprits qui ont cru trouver dans Ossian la poésie nouvelle, héritière de la poésie classique. L'idée essentielle de son Balder * s’exprime dès l’épigraphe du poème: Nihil invidet Arctos Olympo, et se développe en maint endroit de sa longue préface ou de ses notes :
Les trésors de la mythologie grecque sont totalement épuisés. L'Olympe et le Tartare ont vieilli depuis longtemps ; le Valhal et le Nastrund s’ouvraient à propos pour les remplacer. Il était temps qu'Odin vint redemander la foudre à Jupiter las de la porter.
Et ailleurs, parlant de l'influence de la Scandinavie sur les poètes :
Une mythologie jusqu'alors ignorée venait ranimer leurs Insptrations ; un monde poétique, riche de merveilles et d’es-
+208) de Saint-Geniès, Balder, fils d’Odin, poème scandinave en 6 chants,
Le « Balder » de Saint-Geniès 719
pérances, s’ouvrait à l'imagination et lui offrait des spectacles qui avaient le bonheur d'être inconnus.
Non seulement le nouveau monde poétique vaut l’autre, mais encore « cette obscurité » du « ciel de la Scandinavie » offre un avantage : « En littérature, ce qui est trop connu est désormais épuisé et stérile. »
Mais où est Ossian dans tout cela ? Le voici. Saint-Gemiès, comme tant de ses prédécesseurs et de ses contemporains, ne fait qu’un bloc des croyances et des mœurs de la Calédonie ossianique et du monde scandinave de l'Edda. IL affirme cette identité avec un aplomb incroyable. La découverte des poésies d’Ossian, dit-il, « nous a fait connaître la théogonie et le système religieux des anciens Scandinaves ». On voit par elles que « l’odinisme était la religion dominante dans les Iles Britanniques » ; que « les Ecossais adoraient les dieux du Valhal » ; et comme ce mythologue si averti se double d’un linguiste, nous apprenons du même coup que « l’idiome dans lequel Ossian a composé ses poésies a la plus grande analogie avec ceux des scaldes d’Islande ou de Norvège ». Passe pour l’idiome: Saint-Geniès ne peut distinguer le gaélique du vieux norrois. Mais, pour la religion, on croit rêver: il suffit d’avoir parcouru rapidement Ossian pour savoir qu’il ne connaît aucun dieu ni aucun culte. Le début du poème est significatif :
Déesses du Valhal, vous que le Barde implore, Dont le souffle descend sur sa harpe sonore, Inspirez-moi..
Que la confusion porte sur d’autres points : que, comme les premiers lecteurs de Mallet, Saint -Geniès assimile sans cesse celtique à scandinave et à germanique, au point d'appliquer aux descendants des Calédoniens une phrase de Montesquieu sur les Scandinaves ; cela est moins remarquable et moins nouveau. Cet Odin, au reste, est pour lui autant un héros divinisé qu’un dieu, un Hercule qu’un Jupiter : c’est presque l’Odin que Carlyle a rêvé et qui forme le premier de ses Héros. Par une deuxième contamination, la prophétesse qui l’invoque ressemble à la Velléda gauloise :
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Elle invoquait Odin : sur les chênes sacrés Il dessillait ses yeux d’avenir entourés.
Il va sans dire que notre auteur est un ferme tenant de l'authenticité. Ces poésies d’Ossian « universellement connues et admirées », qui constituent « le plus précieux monument du génie des peuples du Nord », c’est « mal à propos » que des « ennemis de Macpherson » en ont révoqué en doute l’authenticité : elle est « démontrée aujourd’hui par les preuves les plus solides et les plus incontestables ». Et l’auteur de s'appuyer sur l’édition gaélique de 1807 et sur l’autorité de Sinclair. Sur la personne même d’Ossian, il reproduit l’article de la Biographie Universelle, alors dans sa fraîche nouveauté.
C'est Ossian qu’il désigne plus nettement que tout à heure, lorsqu'il met en garde les poètes nouveaux qui cherchent leurs couleurs dans la poésie du Nord, contre « l'obscurité trop souvent répandue » dans ces poésies : « Les brouillards qui enveloppaient le barde sur les rocs escarpés de Morven, ou au fond des grottes humides de Lora, ont étendu leurs voiles nébuleux sur ses compositions et son style. » Soyons éclectiques : faisons « un ‘heureux mélange de l’originalité des bardesavec la clarté des chantres immortels de la Grèce ». Ce poète épique peu lu est riche en idées ; il fixe pour nous celles qui ont eu cours à divers moments de la vogue d’Ossian. Il voit dans les « paladins du moyen âge, idolâtres de leurs dames » des descendants des héros ossianiques, et proclame que « l’odinisme a été le berceau de la chevalerie ».
Voilà un échantillon significatif de quelques-unes des idées flottantes alors dans certains esprits : identité ou analogie du monde de l’Edda et du monde d’Ossian; origine de la chevalerie dans les mœurs que peint l’une ou l’autre légende ; utilité de ces légendes pour renouveler la poésie moderne. Et Saint-Geniès embouche la trompette épique, et s’écrie:
Tu marches sur l’orage et les foudres brûlantes, Sur le volcan roulant ses laves bouillonnantes, Comme sur le gazon et les fleurs de Lora
Ou sur les parvis d'or du palais de Selma !.