Conservateur Littéraire, Il, 272 (juillet
Fabre et Bernède étaient, en somme, des exceptions. Bien plus nombreux sont ceux qui mélangent intimement les deux légendes : les mythes scandinaves, connus par Mallet — car on continue à exploiter ce vieux fonds qu'aucune contribution importante n’est venue enrichir depuis trois quarts de siècle — et le monde ossianique, qui n’est naturellement révélé que par les poèmes de Macpherson et de Smith. Un savant de langue suédoise qui étudiait récemment une partie de la production ossiano-scandinave que je viens d'analyser faisait la remarque que de ces deux inspirations « jumelles » c’est l’ossianique la plus importante : « Quelque abîme qui sépare le style énergique des sagas et des poèmes scandinaves du ton uniforme et sentimental d’Ossian» dit-il, on peut admettre que « les peintures scandinaves de cette époque ne sont que des variantes des imitations d'Ossian ‘. » On sent le besoin d’affranchir la poésie française de l’empreinte gréco-romaine : on choisit des sujets dans le monde barbare,et on se compose pour les traiter une palette, assez maigre d’ailleurs et grise,où voisinent des couleurs empruntées à Ossian, à l’Edda, aux Gaulois des Martyrs, aux Germains que Tacite et les annalistes de Charlemagne font très imparfaitement connaître. Le romantisme n’a pas encore ouvert à la poésie de nouvelles sources en s’attaquant à un moyen âge plus récent ; ou s’il les a ouvertes, les poètes attardés qui ossianisent ne les connaissent pas. En 1817, dit Victor Hugo à propos des « quatre Oscars quelconques » qui figurent dans l'épisode de Fantine, « on sortait d’Ossian : l'élégance était scandinave et calédonienne ; le genre anglais pur ne devait prévaloir que plus tard * ». Il y avait là un essai malheureux pour chercher une rénovation des sujets, des mythes, des couleurs, dans une deuxième antiquité très confuse, très mal connue, et qui ne devait s’ouvrir partiellement à la France que beaucoup plus tard. Ossian expulsé, ou transformé comme nous le verrons, Leconte de Lisle saura dire l’agonie du monde celtique et la farouche grandeur des héros scandinaves. Mais, sous la Restauration, le respect de l’épo-
1. Gunnar Castrén, Norden i den franska Litteraturen, p. 178 et 251. 2. V. Hugo, Les Misérables, IT, 1 : Double Quatuor,