Confidences, livre VI, vit à xur
3. Chr. Maréchal, Lamennais et Lamartine, p. 22-25. 4. Causeries du Lundi, I, 30.
L'épisode de Lucy 733
contrions déjà dans nos nuages, nous nous aimions déjà dans notre poète chéri.
Les deux enfants, dans les promenades, marchent seuls en avant, admirent comme le paysage d’hiver est pareil à celui d’Ossian : « Les chênes penchaient sur l’eau leurs bras alourdis de neige, comme les vieillards de Lochlin sur la harpe des bardes. » Et l’idylle continue et se précise: «Ossian fut notre confident muet et notre interprète », Galeotio fu il libro e chi lo scrisse… Alphonse envoie à Lucy des vers ossianiques : « L'idée me vint d’ajouter une ou deux pages à Ossian, et de charger l’ombre des bardes écossais de la confidence de mon amour sans espoir. >» Lucy lui répond « par un petit poème ossianique aussi». Dans leurs promenades, ils contemplent ensemble « l’arc de la pluie dont parle Ossian ». Nous souhaïtions, poursuit Lamartine, « de nous entretenir sans témoins et sans fin des plus secrètes émotions de nos âmes, comme Fingal, Morni et Malvina sur les collines de leurs aïeux ». Enfin vient le récit de cette « première nuit de poésie ossianique » qui ne dura qu'un instant, qui mit en assez mauvaise posture le jeune amoureux, et qui fut le signal de la séparation définitive.
Puisque Lamartine avait quinze ans, cette idylle se serait déroulée dans l’hiver 1805-1806. Le poème À Lucy est daté du 16 décembre 1805. Mais la critique moderne a rectifié, sur ce point comme sur tant d’autres, les souvenirs de celui qui s’est raconté tant de fois. On sait que l’auteur des Confidences, de Raphaël, de Graziella et des Commentaires avait l’inexactitude naturelle, hardie et ingénue. La véritable Lucy était une enfant de douze à treize ans!, La « maison banale » de ses parents ne s’ornait point de tourelles, et aucun torrent ne mugissait au pied de ses murs *. Ces détails romantiques ont été ajoutés par le poète, qui a cédé, inconsciemment peut-être, au désir de conformer la scène au genre de la poésie ossianique. Le fond de l’histoire paraît
authentique à un autre biographe *, dont le principal argu-
1. De Riaz, Annales de l’Académie de Mâcon, 1910-1911, cité par P. de Lacretelle, Les origines et la jeunesse de Lamartine, p. 187.