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Confidences, livre VI, vr

PAT IRT

Les lectures du jeune Lamartine 739

contant dans ses Destinées de la Poésie l’éveil en son âme de l'émotion poétique, il dit : |

Job, Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Rousseau, et surtout Ossian et Paul et Virginie, ces livres amis me parlaient dans la solitude la langue de mon cœur, une langue d’harmonie, d'images, de passion ; je vivais tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre... {

Remarquons le mot surtout devant les titres des deux ouvrages qui exerçaient en effet le charme le plus puissant sur son cœur, et certes dans des genres bien différents. Ossian paraît d’abord voisiner avec le sublime Job (Job ? il pourrait dire tout l’Arcien Testament : c’est la même grandeur que La Bruyère attache au nom de Moïse) et avec l’austère Milton ; une inspiration plus douce, plus féminine, plus amoureuse réunit le Tasse (il s’agit sûrement des Sophronie et des Herminie), Rousseau (c’est La Nouvelle Héloïse que le jeune Lamartine relisait avec une passion sans égale), et l’idylle de Saint-Pierre. Deux goûts très différents, le grandiose et le passionné ; mais il y a aussi du doux, du tendre et du passionné dans Ossian, et c’est peut-être en lui mieux qu’en tout autre, mieux du moins qu’en Milton trop peu tendre, qu’en Homère où ne paraît point la passion, qu’en Virgile trop délicat et mesuré, que se fait la fusion des deux goûts. Sainte-Beuve, en constatant que Lamartine dit avoir été formé par le Tasse, Saint- Pierre et Ossian, et en ajoutant : « L’affinité des natures, la parenté des génies se déclare * », semble n’attribuer au Barde qu’un des deux caractères, et le faire trop élégiaque. Il offre en réalité les deux extrêmes, beaucoup de larmes et de cris, beaucoup d’amour tendre, du grandiose et du passionné, tout ce qu’on aime à seize ans.

Son véritable rival dans l’âme du jeune Lamartine, ce ne sera bientôt plus la ravissante idylle de Paul et Virginie, ce ne sera même ni la brûlante Julie, nile mélancolique René, ce sera le livre même qui doit tant à Ossian : ce sera Werther, mais Werther vu à travers Ossian,

1. Des Destinées de la Poésie, 14 février 1834. 2. Causeries du Lundi, I, 25.

offrant une répétition plus moderne, mieux orchestrée, plus proche de l’âme, de ce même thème d’amour et de mélancolie :

Tant que je vivrai, je me souviendrai de... tant de soirées d’automne et d'hiver passées à errer sur les collines, déjà couvertes de brouillard ou de givre, avec Ossian ou Werther pour compagnon ; tantôt assis sur une roche grisâtre, le front dans mes mains, écoutant, avec un sentiment qui n'a pas de nom, le souffle aigu et plaintif des bises d’hiver, ou le roulis des lourds nuages qui se brisaient sur les angles de la montagne... *

Ecoutons encore ces souvenirs plus tardifs, où nous verrons dans quel décor et avec quels sentiments Lamartine lisait Ossian ; ou, ce qui est aussi intéressant, comment il voyait à distance les impressions de sa première jeunesse :

C'est. Ossian, après le Tasse, qui me révéla ce monde des images et des sentiments que j’aimai tant depuis à évoquer avec leurs voix. J'emportais un volume d'Ossian sur les montagnes ; je le lisais où 1l avait été inspiré, sous les sapins, dans les nuages, à travers les brumes d’automne, assis près des déchirures des torrents, aux frissons des vents du Nord, au bouillonnement des eaux de neige dans les ravins. Ossian fut l'Homère de mes premières années : Je lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. C’est la tristesse de l'Océan. Je n’essayai que très rarement de l’imiter ; mais je m'en assimilai involontairement le vague, la rêverie, l’anéantissement dans la contemplation, le regard fixé sur des apparitions confuses dans le lointain. C'était pour moi une mer après le naufrage, sur laquelle flottent, à la lueur de la lune, quelques débris, où l'on entrevoit quelques figures de jeunes filles élevant leurs bras blancs, déroulant leurs cheveux humides sur l’écume des vagues : où l’on distingue des voix plaintives entrecoupées du mugissement des flots contre l'écueil. C’est le livre non écrit de la rêverie, dont les pages sont couvertes de caractères énigmatiques et flottants, avec lesquels l'imagination fait et défait ses propres poèmes, comme l'œil rëveur avec les nuées fait et défait ses

paysages ?

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