Méditations Poétiques, Préface de
Le paysage intérieur de Lamartine 741
Ce qui le séduisait infiniment dans Ossian, plus que dans l’Héloïse ou dans Werther même, c'était ce vague si précieux et si nouveau pour lui, auquel ni ses études, ni la lecture d'écrivains antiques ou français ne l'avaient habitué, ce champ immense ouvert à la rêverie par l’inconsistance même des personnages, le manque de détails vrais et pittoresques, et la banalité des sentiments. La pauvreté d’Ossian a fait sa fortune ; et si nous lisons dans le cœur de Lamartine, grâce à ses confessions réitérées, nul doute qu’en lisant dans le cœur de bien d’autres nous n’y eussions fait la même découverte.
Ainsi s’ébauchait dans son esprit, ainsi se formait devant les yeux de son âme ce paysage ossianique que nous avons tant de fois déjà eu occasion de rappeler, et qui fera désormais une partie essentielle de son paysage intérieur, pour reprendre l’heureuse expression de M. Zyromski ; qui lui donnera sa Couleur et comme son atmosphère particulière.
Je m’abîimai dans cet océan d’ombres, de sang, de larmes, de fantômes d’écume, de neige, de brumes, de frimas, et d'images dont l’immensité, le demi-jour et la tristesse, correspondaient si bien à la mélancolie grandiose d’une âme de seize ans qui ouvre ses premiers rayons sur l'infini. Ossian, ses sites et ses images correspondaient merveilleusement aussi à la nature du pays de montagnes presque écossaises, à la saison de l’année et à la mélancolie des sites où je lisais ‘... C'était la décoration
naturelle et sublime des poèmes d’Ossian que je tenais à la.
main. Je les emportais dans mon carnier de chasseur sur les montagnes, et pendant que les chiens donnaient de la voix dans les gorges, je les lisais assis sous quelque rocher concave, ne quittant la page des yeux que pour retrouver à l'horizon, à mes pieds. les mêmes brouillards, les mêmes nuées, les mêmes plaines de glaçons ou de nuées que je venais de voir en imagination dans mon livre ?.
Le tout était de lire Ossian dans un site digne de lui. De tels sites ne manquaient pas au jeune Chateaubriand, lorsque quinze à vingt ans plus tôt il s'enivrait d'Ossian