Correspondance, I
Enthousiasme pour Ossian 743
Le jeune auteur n’est pas ravi de cet essai, qui compte déjà « une centaine de vers », et ajoute : « C’est un mauvais genre. » Parole prophétique et sensée. Lamartine ne traduira pas Ossian, ne fera pas de l’Ossian, laissera au Barde ses héros et ses aventures, et se contentera de développer au contact de cette poésie neuve les puissances d’évocation et de sensibilité qui sont en lui.
Deux ans et demi plus tard, mécontent de sa situation et inquiet de son avenir, il écrit au même Virieu qu'il est « plongé dans les idées les plus sombres » et qu’il essaie de se distraire en se « recréant avec quelques auteurs anglais comme Ossian, Young et Shakespeare * ». Trinité britannique que nous avons souvent rencontrée au xvir° siècle. Entre les deux lettres à Virieu se placent des rêves de voyage au pays de Fingal, qui montrent la place qu’Ossian occupait dans l’imagination de Lamartine en 1809 et 1810. Il rêve de passer « quelques mois d’hiver dans les montagnes d’Ecosse, auprès des ombres d’Ossian et de Fingal * ». Et, revenant sur cette idée : « Ne visiterons-nous pas, écrit-il à Virieu, les fils d’Ossian et les pins antiques, témoins de ses exploits et de ses chants ‘? » L’enthousiasme dont déborde la Correspondance, en ces années de jeunesse et d’initiation littéraire, pour les auteurs qu'il lit librement, Ossian et tant d'autres, fait contraste avec là froideur de son langage quand il parle des tâches qu’il s'impose, son Saül, son Clovis, tous ces beaux sujets sur lesquels il compte pour arriver à la réputation et peut-être à la gloire *
Tous ces chers souvenirs de lindicible émoi des jeunes années, Lamartine ne pouvait se contenter de les évoquer dette dans des préfaces, dans des essais, dans des récits autobiographiques. Il devait en tirer œuvre d'art, les faire entrer comme élément dans un poème, et pour cela les transposer. Il l’a fait dans Jocelyn. Le séminariste a des élans d’extase religieuse dans les ténèbres de la nuit. Il ne peut mieux comparer ce qu'il éprouve dans ces instants
* 4. Correspondance, I, 292 (24 mars 1811).