Mémoires inédits, p
Influences ossianiques sur la poésie de Lamartine 747
et qui n'avaient eu pour ses poèmes qu’une curiosité passagère, Lamartine offre l’exemple du contraire. Il n’a pas directement imité Ossian, mais il s’est constamment ressouvenu de ses chants. A la simple lecture, ses vers dégagent un parfum ossianique, ici plus pénétrant et aisément reconnaissable, là plus subtil et qui ne se révèle guère qu’à ceux qui possèdent leur Ossian un peu comme Lamartine lui-même le possédait. Comme toutes les impressions d'art, celle-là doit pouvoir se décomposer et s'expliquer par l’étude, et ce qui n’était qu’un sentiment vague deviendra un jugement motivé. M. von Poplawsky s’est chargé de cette tâche, Il s'est livré à l’investigation la plus minutieuse de l’œuvre poétique de Lamartine, pour y découvrir les moindres traces de l’influence d’Ossian. Il a eu constamment sous les yeux, pour l’œuvre de Macpherson, la traduction de Le Tourneur ; pour l’œuvre de Smith, celle de Christian qu’il a prise, ce qui est aéceptable, comme succédané de la traduction de Hill qu'il n’a pu consulter ; enfin celle de Baour-Lormian : il admet que Lamartine a connu ces trois Ossians français. Il a dressé la liste des rapprochements qu'il a cru devoir établir, et qui sont tantôt des emprunts plus ou moins conscients, tantôt de simples réminiscences. Il les a classés chronologiquement, et de leur fréquence plus ou moins grande il a tiré des conclusions sur l’historique du rôle d’Ossian dans la poésie de Lamartine. Je ne puis songer à remettre sous les yeux du lecteur les textes mêmes qu'a accumulés la diligente enquête de mon prédécesseur : je me contenterai de citer quelques exemples, de reprendre et d'examiner ses conclusions.
D'abord, ces rapprochements sont-ils fondés ? Il serait interminable et fastidieux de revenir ici sur chacun d’eux, pour examiner si la ressemblance des idées ou des termes permet d’affirmer l'emprunt ou la réminiscence. On trouverait aisément quelques passages que l’historien en quête de sources ou d’influences doit sagement laisser de côté. La crénologie qui n’est pas très précise est peu sûre. Par exemple, si Ossian a dit dans L'Incendie de Tura (cet Ossian-là n’est donc pas Macpherson, mais Smith) : « Nous nous fanons comme l'herbe des montagnes ; nous nous desséchons comme le feuillage des chênes... », ce n’est pas une
raison pour attribuer une origine ossianique au thème lamartinien :
Aiïnsi vont se flétrir dans leurs travaux divers 1 Ces générations que le temps sème et cueille ‘.…. \
À supposer que Lamartine eût besoin d'emprunter cette | image, 1l pouvait la trouver dans Bossuet,et, avant Bossuet, | dans la Bible,où Bossuetl’avait prise — et le révérend Smith aussi très probablement. Voilà une raison de plus pour que les images de Lamartine rappellent si souvent les images bibliques ; je la signale à celui qui écrirait un Lamartine et la ATP La poésie hébraïque l’enveloppe de tous côtés, FA depuis la Bible de Royaumont qu’il avait épelée sur les genoux de sa mère, en passant par les grands sermonnaires qu ’1l avait étudiés au collège, j jusque dans son cher Ossian où elle reparaissait, à peine modifiée à travers la prose de l'ancien étudiant en théologie Macpherson ou du ministre Smith, légèrement retouchée par la plume élégante de Le Tourneur ou de Hill.
En général, les rapprochements qu'on nous propose ne frappent pas par une corrélation des deux textes aussi évidente qu’on le souhaiterait. En voici quelques-uns choisis parmi les plus plausibles : on jugera par là des autres.
Et toi, ô Agandecca... si tu es assise sur un nuage, au-dessus des mâts et des voiles de Loclin, viens me visiter dans mes songes. Belle, qui me fus si chère, viens réjouir mon âme du doux aspect de ta beauté ?
Je songe à ceux qui ne sont plus : :
Douce lumière, es-tu leur âme ?
Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppé de leur image,
| Peut-être ces mânes heureux | ] Î Je crois me sentir plus près d'eux! 1
Ah! si c’est vous, ombres chéries,
Loin de la foule et loin du bruit, \
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries ?