‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 395 sur 512 · Cours de Littérature, tome XXV (1868), p · texte numérisé non relu

Cours de Littérature, tome XXV (1868), p

plaide en faveur de sa sincérité. L'édition de 1807 est attribuée à la même Highland Society qui a rédigé le Rapport de 1805, et les conclusions du Rapport sont très sommairement et très inexactement rapportées. Le lecteur n’a qu’à se rappeler d’une manière générale l’Ju/roduction de cet

ouvrage pour apprécier la manière dont Lamartine conte

toute cette histoire ; et le caractère « religieux et probe » du «gentilhomme écossais » lui paraîtra particulièrement savoureux. L'intérêt de cette apologie n'est pas grand, si l’on

se préoccupe seulement de l'effet produit : on n’a pas été

demander la vérité sur Ossian à Lamartine vieilli. Mais ce qu’il écrit là, c'est ce qu’il croit: telle est la façon dont il voit les faits, dont 1l les a toujours vus. Rien d’étonnant alors si l’authenticité lui paraït si certaine. Il cherche directement à la démontrer d'une manière rigoureuse dans un exposé de quatre pages, qui est conduit avec énergie et qui ne manque pas d’habileté. Il pose successivement sept Est-il prouvé …? comme autant d'étapes très nettes vers la conclusion approximative. Les trois premiers points sont en effet exacts ; à partir du quatrième, on ne peut plus suivre Lamartine. Comme tant d’autres, il confond les ballades ossianiques populaires et les compositions de Macpherson qui leur ont emprunté beaucoup de noms et quelques détails. Il admet, à plusieurs reprises, que le « traducteur » a pu, a dù compléter, recoudre, embellir, et même que certains chants ont étégajoutés par lui au recueil ossianique ; mais c’est tout ; et sur des faits aussi imparfaitement connus, comment le vieux poète aurait-il pu asseoir des conclusions plus exactes ?

Le plus grand nombre de ces pages est consacré à citer Ossian dans la traduction de Le Tourneur : car c’est purement et simplement du Le Tourneur que Lamartine donne à ses lecteurs, du Le Tourneur authentique et non pas revu par Christian. On peut même préciser : il se sert de l’édition de 1810, car il cite indifféremment les poèmes de Smith traduits par Hill à côté de ceux de Macpherson, sans compter que quelques-unes des erreurs que nous avons signalées lui venaient de la Notice de Ginguené. Content de grossir à si bon compte son Cours de Littérature, le pauvre grand poète besogneux puise à pleines mains dans l’ample recueil, Voici

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Fingal, chant premier, tout entier; du second chant, l’épisode de Deugala et Caïrbar et celui de Connal et Galvina, cinq pages sur dix-sept; le troisième tout entier ; le quatrième tout entier ; la première moitié du cinquième: soit près des deux tiers du poème. Dans l’Entretien suivant, le 146", l’auteur fait défiler devant son lecteur Temora, représenté par deux extraits du premier chant et un extrait du second, de façon à offrir à peu près le combat et la mort d’Oscar et l’hymne au soleil du barde Carril; Croma, qui est donné comme l'œuvre de Malvina Does) qu’elle y est représentée dialoguant avec Ossian) et dont Lamartine cite la moitié; Ber nathan, dont 1l recopie même le « sujet » dans Le Tounoen et qu’il cite tout entier, à l’exception d’un alinéa; Minvane, tout entier; Carthon, dont il donne les premières pages et, sans transition aucune, l'hymne au soleil, qui en est séparé par quatorze pages dans Le Tourneur, ce qui fait une bizarre impression sur le lecteur peu familier avec Ossian. Puis c’est le tour du recueil de Smith traduit par Hill, et voici Trathal, représenté par l’épisode de Sulandona et de la mort de Calmora; Colmul fs de Dargo, représenté par celui de Suloicha rencontrant le guerrier qui aima Roscrana ; Dargo, par l’épisode bien connu de la mort de Crimoïna, cu remplit la fin du poème. Après avoir discuté la question de l’authenticité, Lamartine revient à la première série en citant épisode « devenu classique en naissant » de Connal et Crimora, dans Carric- Thura, qui cent huit ans plus tôt avait e sous la plume de Turgot la fortune d’Ossian en France; et donne pour finir Les Chants de Selma tout entiers. C’est là une véritable anthologie ossianique, qui remplit 118 pages inoctavo, et dans laquelle tous les genres, tous les tons, toutes les époques de la production ossianique sont représentés. On aurait certes pu, en 1868, donner au grand public une meilleure et plus favorable impression d’Ossian : il aurait fallu choisir avec beaucoup de soin les paysages, les évocations, les élégies les mieux venues, laisser de côté les passages à prétentions épiques ou de caractère romanesque, et surtout traduire directement sur l’anglais. Lamartine choisit un peu au hasard (on peut cependant remarquer qu’il donne les trois hymnes au soleil, celui de Carthon, celui de

Temora, celui de Trathal) et surtout il se borne à copier Le Tourneur. Aussi ne pouvait-il guère, malgré ses efforts, infuser un sang nouveau à l’ossianisme moribond.

Reste l’appréciation. Nous prévoyons que Lamartine aime toujours Ossian, et qu'il l’aime toujours pour les mêmes raisons. Ce dieu de sa jeunesse ne voit pas le vieux poète déserter ses autels. Fidèle disciple de M°° de Staël, il croit toujours qu’ «il y a deux poésies dans le monde, comme il y a deux parties du jour. Homère est la poésie de la lumière, Ossian est la poésie de la nuit. » Mais il est poète, et cette antithèse usée se colore sous sa plume et reprend une grâce nouvelle pour dire les « crépuscules d’Ossian », de ce « nuage flottant de l’archipel des Hébrides ». Il parle ailleurs du sentiment dominant dans Ossian, de «la mélancolie de la gloire ». Mais surtout il insiste sur la révolution que cette poésie nouvelle « des ombres et du tombeau » a provoquée dans la littérature. Il parle assez bien de ce grand mouvement d’enthousiasme pour cette « nouveauté antique » dont nul plus que lui n’a été touché : il cite Cesarotti, Gœthe, Byron, Bonaparte, Chateaubriand ; il fait remarquer que ce goût était partagé par les hommes les plus sérieux de l’époque, et notamment par des hommes d'action. Il conclut en observant que « la poésie universelle a pris un accent plus mélancolique et plus pathétique en Europe depuis l'apparition de ces chants ». Ces conclusions valent mieux que les prémisses, et Lamartine enthousiaste du Barde, Lamartine touché profondément de son prestige, a su encore finir sa longue carrière ossianique en disant le mot juste à propos de la fortune d’Ossian en Europe.

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