CHAPITRE IV
La génération des Romantiques (1816-1835)
1. Alfred de Vigny. Bibliographie. Réminiscences incertaines. Héléna et Oïthona. Le passage ossianique d’Eloa. Caractère de ce morceau. — Diverses mentions d’Ossian. La Veillée de Vincennes. Etude de ce morceau et conclusion.
IT. Victor Hugo. Son goût d’adolescent pour le Nord scandinave. Les Derniers Bardes. Divers textes. Rapport dece poème à Ossian, à Gray, et à Walter Scott. — L’Aigle du Casque. Pourquoi Hugo s’est si rarement inspiré d'Ossian.
II1. Alfred de Musset. Ses sources littéraires. Imitations incertaines. Ossian et les Romantiques dans les Lettres de Dupuis et Cotonet. La Coupe et les Lèvres : un Tyrol un peu calédonien. — L’invocation à l'étoile du soir. Traduction et addition. Intérêt du thème et-supériorité de l’adaptation de Musset. Une hypothèse sur l’origine du morceau.
IV. Autres poètes romantiques. Premier groupe: Soumet, Rességuier, etc. Charles Loyson : son Allée d’Ossian. Second groupe: Jules Lefèvre: son Parricide, poème ossiano-scandinave de ton romantique. Eugène Hugo. Divers. Théophile Gautier. Sainte-Beuve.
V. Poètes contemporains. Les recrues de l’ossianisme. Brizeux. Barbier. Deux femmes poètes : M Tastu et Elisa Mercœur. Les inconnus : Pellet, Hervier, Picquet, Dusaulchoy. — Deux fidèles: Victorin Fabre et Auguste Moufle.
VI. Le théâtre. Les romanciers : Alexandre Dumas ; George Sand ; Balzac. Berlioz. Un groupe ossianisant : Mérimée; J.-J. Ampère.
Lamartine était une exception: nous ne retrouverons chez aucun de ses contemporains une pareïlle foi dans le Barde et une pareille influence de ses poèmes. Mais dans la génération des Romantiques, plusieurs, et ce sont les plus grands, ont subi plus ou moins fortement le charme ossianique. D’autres poètes du même groupe ont au moins lu Ossian
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et s’en sont souvenus; et, dans cette période de 1820 à 1830, nous trouverons bien des marques que ses chants n’ont pas cessé de séduire l’imagination et de donner des ailes au rêve.
Alfred de Vigny a dû être vivement touché d’Ossian dans sa Jeunesse, et ses écrits gardent de son commerce avec le Barde de nombreuses et évidentes marques. En ce qui concerne son œuvre poétique, Je pourrais me contenter de renvoyer à la minutieuse étude de M. Citoleux ‘, qui énumère vingt et un passages où il croit pouvoir retrouver l’influence précise de telle situation ou de telle expression. Avant lui, M, Estève avait déjà noté quelques traits peut-être ossianiques dans Héléna *.Ce savant voit dans ces réminiscences le souvenir de Chateaubriand plutôt que l'influence directe d’Ossian ; et, comme elles sont bien pâles et indécises, Je suis assez porté à lui donner raison. Celles qu'y ajoute M. Citoleux ne sont guère plus probantes. Vigny a parfaitement pu écrire que le sourire d’Héléna brillait à travers ses larmes « comme à travers la pluie un rayon de soleil » sans emprunter ce trait à la fille de Dargo, dont les yeux sont comme deux étoiles « qui brillent au travers d’un nuage pluvieux ». De semblables ressemblances sont bien incertaines, et la lecture d’Æé/éna ne donne pas une impression ossianique. Mais, dit M. Citoleux, le fond même du poème n'est-il pas emprunté à Ossian ? La situation d'Héléna n’estelle pas celle même d'Oïthona, qui dans le poème de cenom ne veut pas survivre à son déshonneur ? Même délicatesse de sentiments, même angoisse, même dénouement tragique. On peut admettre que Vigny s’est souvenu, peut-être inconsciemment, du thème d’Oïfhona, quoique le fait-divers soit aussi bien byronien qu’ossianique. J’admets aussi que certain type féminin de grâce délicate et mélancolique, souvent évoqué par Vigny, doit quelque chose à Ossian presque autant qu’à Shakespeare ou à Byron.
Le même savant trouve dans Le Trappiste, dans Le Cor, dans La Neige, dans La Dryade, des réminiscences de détail qui me paraissent inégalement certaines. Il n’est pas nécessaire de se rappeler Ossian pour aimer à entendre«des
1. Marc Citoleux, Vigny.et l'Angleterre (Feuilles d’Histoure, 1914).
2. A.de Vigny, Héléna, réimprimé avec une introduction et des notes par Edmond Estève.
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histoires du temps passé ». Mais il n’en est pas moins vrai que vers 1823 Vigny connaissait et goûtait la poésie du Barde : il n'en faut d’autre preuve que le morceau bien connu d’E/oa. On y voit comment il se transporte en rêve dans une contrée abrupte et sauvage, dont les Pyrénées, qu'il connaît, lui ont donné peut-être la première idée. Ce paysage grandiose, mais presque abstrait à force d’être simplifié et réduit à quelques grands aspects élémentaires, c’est le paysage ossianique. Une scène s’y esquisse, dont presque tous les traits sont empruntés à Ossian, et où se fondent d’une manière intéressante l’Ecosse moderne et la Calédonie fabuleuse. Satan apparaît à Eloa comme une figure à demi-fantastique et sans consistance :
Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse
En bondissant parcourt la montagne brumeuse,
Et chasse un daim léger que son cor étonna,
Des glaciers de l’Arven aux brouillards du Crona... S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux,
Passer le plaid léger d’une Ecossaise errante,
Et s’il entend sa voix dans les échos mourante,
Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux Viennent d’apercevoir la sœur de-ses aïeux, ‘ Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse, Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse : I1 cherche alors comment Ossian la nomma,
Et debout sur son roc, appelle Evir-Coma*.
Sous la Clyde, on reconnaît la Clutha dont les notes de Le Tourneur donnaient l'équivalent moderne. Les broullards du Crona sont empruntés à Comala. On a déjà rencontré Evir-Choma, épouse de Gaul et mère du petit Ogal, un des personnages principaux du poème de Smith La Mort de Gaul, fils de Morni. Ce détail est intéressant, car il paraît indiquer que Vigny, comme Lamartine, a étéinitié à Ossian par Hill plutôt que par Le Tourneur. Le plaid et V'Ecossaise, il est vrai, rappellent encore plus Walter Scott qu'Ossian, et détonnent un peu dans le paysage. Il faut avouer d’ailleurs que ce morceau assez médiocrement