Slello, chapitre XV
5. Poèmes, éd.F. Baldensperger, 1914, p. 341 (morceau paru dans le Mercure du XIXe siècle, 1825, XI, 197).
6. Conservateur Littéraire, 1II, 212 (1820); cité par Estève, Byron et le Romantisme français, p. 98.
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liques des filles plaintives et des guerriers farouches que le Premier Consul aimait à donner pour escorte dans les nuages à ses généraux Desaix et Kléber * ». Vigny attribue à Bonaparte l’idée de Girodet, et dans une phrase qui précède celle-ci il assimile le travail de Macpherson à celui de Chatterton. Nous n’irons pas demander au poète l’exactitude historique.
Mais nous trouverons chez lui une évocation bien puissante et bien poétique, quoique en prose, de ce que la légende ossianique a de plus original. Il raconte dans La Verllée de Vincennes qu’il entendit un soir un vieil adjudant, entouré de sa fille et d’un jeune sous-officier, chanter au piano. Alors l'officier philosophe et poète se prend à rêver.
Ce qu'ils chantaient était un de ces chœurs écossais, une de ces anciennes mélodies des Bardes que chante l’écho sonore des Orcades. Pour moi, ce chœur mélancolique se levait lentement et s'évaporait tout à coup, comme les brouillards des montagnes d'Ossian: ces brouillards qui se forment sur l’écume mousseuse des torrents de l’Arven, s’épaississent lentement, et semblent se gonfler et se grossir, en montant, d’une foule innombrable de fantômes tourmentés et tordus par les vents. Ce sont des guerriers qui rêvent toujours, le casque appuyé sur la main, et dont les larmes et le sang tombent goutte à goutte dans les eaux noires des rochers; ce sont des beautés pâles, dont les cheveux s’allongent en arrière, comme les rayons d’une lointaine comète, et se fondent dans le sein humide de la lune; elles passent vite, et leurs pieds s’évanouissent dans les plis soyeux de leurs robes blanches ; elles n'ont pas d’ailes, et volent. Elles volent en tenant des harpes, elles volent les yeux baissés et la bouche entrouverte avec innocence ; elles jettent un cri en passant, et se perdent en montant dans la douce lumière qui les appelle. Ce sont des navires aériens qui semblent se heurter entre des rives sombres et se plonger dans des flots épais ; les montagnes se penchent pour les pleurer, et les dogues noirs élèvent leurs têtes difformes et hurlent lentement en regardant le disque qui tremble au ciel, tandis quela mer secoue les colonnes blanches
1. Lettre inédite (catalogue Charavay, n° 1194) datée de 1842. Le traducteur n’est pas nommé, et la date est peu certaine, le 2 étant mal formé ; mais il s’agit certainement de Lacaussade, qui donne sa traduction en 1842. Je dois communication du texte de cette lettre à M.Baldensperger.
des Orcades qui sont rangées comme les tuyaux d’un orgue immense, et répandent, sur l'Océan une harmonie déchirante et mille fois prolongée dans la caverne où les vagues sont enfermées#,
Ce passage est très curieux, et mériterait une longue analyse. C’est de l’'Ossian, mais de l’Ossian filtré, épuré, sublimé par l’imagination d’un vrai poète ; réduit à ce qui est en lui poésie pure, et dégagé de tout contact avec la. réalité. On se rappelle les savantes reconstitutions pseudohistoriques de Macpherson et de Blair, les arbres généalogiques et les cartes géographiques de Saint-Simon, la biographie psychologique du Barde que Lamarque traçait d’une main sûre. Nous sommes ici à l’autre bout de la chaïne. Rien que des esquisses de rêve et des horizons vagues et étranges : des guerriers et des vierges qui planent dans les nuages, des vaisseaux-fantômes, des chiens qui aboïent à la lune, et toute l’immensité des flots qui grondent sur des rocs inconnus. Puissances combinées de la musique et du rêve ! L’âme du poète, libérée des choses d’en bas par la vertu magique des accords, s’envole, soutenue, guidée par eux, vers les palais enchantés dont la poésie lui ouvre les portes. On ne sait trop, à la vérité, quels étaient ces « chœurs écossais », ces « anciennes mélodies des Bardes », qui faisaient rêver le jeune lieutenant. Son rêve semble s'inspirer par instants du tableau de Gérard ou de celui de Girodet, dont Vigny connaissait probablement des reproductions. Mais il a, de plus qu'eux, le paysage que ni l’un ni l’autre n'ont tenté d'évoquer dans sa mélancolie sauvage, les rochers et la mer farouche. Le capitaine Renaud, lui aussi, a fréquemment ces images devant les yeux :il y pense quand il compare l’amiral Collingwood à « un de ces vieux dogues d’Ossian qui gardent éternellement les côtes d’Angleterre dans les flots et les brouillards * ». Nous pouvons conclure que ce qu'il y a d’essor et de rêve dans la poésie ossianique n’a pas été sans influer sur l’esprit d'Alfred de Vigny.
1. Servitude el Grandeur militaires, livre Il, ch. IV : Le Concert de famille.