Windisch, p
5. D’Arbois de Jubainville, Liltérature ancienne de l'Irlande.
6. Et voir Marcel Hardy, Géographie et végétation des Highlands, p.16.
Tura. Macpherson en tire deux noms de ville: du mot écrit il fait Temora, du mot prononcé Tura *.
Nous avons déjà vu que Macpherson confondait constamment la légende de Finn et celle de Conchobar et Cuchullin, Il suivait en cela la tradition ossianique écossaise *; et il ne faut pas croire, avec certains auteurs * qui se sont cantonnés sur le terrain irlandais, que cette confusion soit à elle seule une marque d’imposture. Ce qui est plus grave, c’est qu'il omet systématiquement plusieurs éléments des traditions ossianiques. D'abord le christianisme, représenté par saint Patrick, se trouvait à chaque instant dans les matériaux épiques qu’il avait devant lui. Nous avons dit quelles discussions intéressantes mettaient aux prises Ossian et Patrick, l’ancien idéal et la nouvelle foi. Macpherson est, au fond, irréligieux : ces sentiments lui sont fermés, et il a craint sans doute qu’ils n’ennuyassent son siècle. De plus, il veut,et Blair veut aussi, reculer le plus possible la date de ces poèmes. Si le vieil Ossian les chante à Malvina vers l’an 285, point de chrétiens en Ecosse à cette date.
On a beaucoup insisté également sur les grands faits historiques que Macpherson invente et ceux qu'il supprime ou transpose à son gré : ces invasions de Norvégiens au siècle, ces luttes contre les Romains, évidemment inspirées de l’Agricola de Tacite. L'histoire et la géographie sont bien moins encore respectées dans notre Chanson de Roland ; mais Macpherson a contre lui les prétentions érudites de ses notes et de ses dissertations.
Les données légendaires ne sont pas mieux traitées par Macpherson que les faits historiques. Un des éléments les plus intéressants de la poésie ossianiqueest l’idylle tragique de Finn, Diarmaid et Graïna. Le beau Diarmaid porte sur le front un signe qui le fait aimer de toutes les femmes. Graïna, épouse de Finn, trahit la foi conjugale et s’enfuit avec Diarmaid. Pour se venger, Finn suggère à Diarmaid de mesurer de la façon que l'on a vue le sanglier tué à la chasse, ce qui cause sa mort; pour une fois que Macpher-
. Stern, p. 67.
. Stern, p. 80.
. D’Arbois ; Sullivan.
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son tenait un thème authentique, romanesque à souhait, il le laisse échapper. Il avait fait s’entretuer Oscar et Dermid dans un fragment qu’il n’a fait entrer qu’en note dans son Ossian. Smith devait reprendre la mort de Dermid, mais en remplaçant Finn par le lâche Connal, dont le stratagème est expliqué par une vague jalousie. Ce Tristan et cette Yseult leur ont peut-être paru trop coupables, ou leur amour trop passionné. Ces rudes figures d'amants, taillées en plein granit, auraient étonné à côté de leurs statuettes de biscuit.
Les mœurs des héros et leur manière de combattre ne sont pas conformes à ce que les textes nous apprennent. Ces guerriers, aux premiers siècles après l'ère chrétienne, combattaient sur des chars, dont les bardes se complaisaient à décrire la richesse. Macpherson ne connaît que le char de Cuchullin, dont la description ne rappelle que de loin celles des poèmes authentiques. Fingal et les autres circulent et combattent à pied. Les chevaux qui traînent les chars dans les plaines de l'Irlande ont de l'affection pour leurs maîtres, et il leur arrive de les défendre avec des ruades. Macpherson ne pouvait guère mettre de chevaux dans les Hautes- Terres; il les remplace par des chiens :le chien, animal sensible et sympathique au xvur° siècle, joue un grand rôle, on l’a vu, dans ses poèmes. Ainsi lecheval Liath devient le chien Luath. Les héros de la légende ne connaissent pas l'arc et les flèches ; ils ne portent pas davantage d’armures ni de casques ; ce qui explique que les vieux poètes irlandais mentionnent toujours lacouleur deleurs cheveux.Le casque, qui fait bien sur la tête d’un héros, coiffe uniformément ceux de Macpherson, et il est très souvent question d’arc et de flèches ‘. D'ailleurs, on a souvent remarqué combien tout ce qui concerne l’armure et l'équipement des guerriers est vague dans son Ossian, tandis que les poèmes authentiques entrent à cet égard, en pays celtique comme en tout autre, dans des détails circonstanciés. Mais ici encore il faut distinguer : ces détails sont circonstanciés, il est vrai, dans le cycle héroïque de Conchobar et Cuchullin, mais non dans le cycle
V4. Sur tous ces Realien, D’Arbois, Cours.…., t. V, p. XLI etc... ; Windisch, p. 70, etc...; Sullivan, p. 311.
ossianique, qui à cet égard rappelle certains romans de la Table-Ronde, Macpherson a poussé à l’excès le caractère idéal que présentaient déjà ces poèmes, qui se marquait entre autres par un certain vague d'expression, par des épithètes souvent morales plutôt que pittoresques, et qui ne peut manquer de frapper le lecteur dans les traductions pourtant très poussées que l’on nous en a données ; du temps de Macpherson, ceux qui connaissaient les poésies ossianiques l’avaient déjà remarqué’. En somme, ce que ces poèmes nous apprennent de l’histoire et des mœurs de lJ’Ecosse ancienne est absolument nul” : confusion desnoms, suppression du détail exact, remplissage sentimental, tout concourt à ne situer le poème ni dans le temps ni dans l’espace. On en a la preuve, entre autres, en confrontant avec le Dar-thula de Macpherson la traduction que D’Arbois a donnée du poème authentique. Il y a dans ce dernier une femme grosse,un veau égorgé dont un corbeau boit le sang, une génisse qui va au taureau, etc... Ces grossièretés sont remplacées par des paysages, des apostrophes à la lune, des réflexions philosophiques ou sentimentales.
Non seulement, dans le détail de chaque poème, tout ce qu’il pouvait y avoir d’authentique est vicié, transformé, noms propres, époques, mœurs, au point de donner au connaisseur l'impression de regarder dans un kaléidoscope où un simple tour de main a tout brouillé’; mais encore, ce qu est plus grave, la couleur ossianique n’est pas absolument la couleur gaélique vraie. Un spécialiste des choses irlandaises de la valeur de M. Windisch a pu dire que la poésie de Macpherson produit sur son goût l’impression du Nord plus que celle du génie celtique. Faut-il, pour expliquer en partie cette impression, faire remarquer que les celtisants s'occupent en général beaucoup moins de l’Ecosse que de l'Irlande, où les attirent de copieux trésors de philologie, de mythologie et de folklore; que peut-être ce qu’ils entendent par génie celtique, c’est surtout le génie irlandais ? En tout cas, ce témoignage peut nous faire pressentir certaines rencontres entre le succès d’Ossian en France et
1. B. Saunders, p. 142-143, 2. Windisch, p. 91. A 3. Windisch, p. 89. È
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celui des premiers fragments de poésie scandinave qu'on y à lus. On a remarqué aussi que si l’Ossian de Macpherson a incontestablement des traits celtiques, il a pu influer, sans qu’on s’en doute, sur les définitions que Matthew Arnold ou Renan, celui-ci influencé à juste titre par sa Bretagne natale, ont pu donner du génie celtique: car le caractère des Celtes des trois royaumes est plutôt hardi, gai, impétueux, que mélancolique, rêveur, langoureux *.
En ce qui concerne les ténfiments qui règnent dans Ossian, on s’est beaucoup trop longtemps laissé guider par des ÉSderatiuns théoriques. On s’est étonné de voir la religion absente de ces poèmes, alors que toutes les poésies primitives lui font une large place. Toutes, c’est déjà beaucoup dire; et voici que les celtisants nous apprennent que « dans l’épopée irlandaise, remaniée sous l'influence des idées chrétiennes, on ne trouve aucune trace d’offrandes ni de prières à des divinités * ». Macpherson n'a donc fait ici que suivre ses modèles. On l’a taxé également d’inexactitude, parce que, disait-on, chez aucun peuple ancien, à demisauvage, sans culture d'esprit, les sentiments moraux ne peuvent avoir atteint ce degré de délicatesse, l'idéal moral ne peut être aussi élevé. Or nous avons constaté que dans la tradition authentique, Finn et ses compagnons présentent une remarquable noblesse de sentiments. Quelle qu’ait pu être la conduite réelle de ces chefs légendaires, les bardes, et le public qui les écoutait, idéalisaient leurs caractères et leurs actions : on en faisait de véritables preux, qui rappellent Charlemagne, Roland, Olivier. L’esprit chevaleresque qui règne dans l’Ossian de Macpherson ne fournit pas un argument valable contre l'authenticité ; il rappelle, au contraire, l’esprit des ballades antiques. Sans doute, il y a fréquemment dans l’Ossian anglais des raffinements sentimentaux, et tout ce qui concerne l’amour a été transformé par le poète moderne. Cet amour a des grâces, des airs penchés que ne connait pas la poésie simple des vieilles légendes. C’est surtout quand il parle d’amour, et il en parle souvent, que Macpherson se dénonce comme un fils du xvin° siècle.