Smart, p
2, G. Dottin, La Religion des Celtes, p. 8.
Le paysage ossianique n’est pas non plus complètement de l'invention de Macpherson. Il a son origine dans les environs immédiats du berceau du poète, au pays de Badenoch; et son adversaire Malcolm Laing l’avait déjà constaté ?. I] est de plus influencé par les lectures du jeune étudiant, par ses poètes favoris *. Dans son ensemble, 1l lui est personnel ; W. Scott l’avait remarqué, et le retrouvait dans son H14hlander de 1758 ‘. En tout cas, ce paysage se montre déjà très nettement dans les Fragments de 1760 ‘, sinon complet, du moins dans ses traits essentiels. Il doit peu aux modèles gaéliques, que Macpherson a connus plus tard, lorsque le paysage-type était déjà fixé devant les yeux de son âme. Toutefois ce qu’il peint correspond à peu près à la vraie nature qui a encadré les exploits des héros légendaires; de plus, les poèmes authentiques contiennent des notations analogues. Seulement ici Macpherson fait un choix. Soit par un goût personnel — bien que l’homme n'’eût rien, semblet-il, de lugubre ni d’élégiaque — soit pour obéir à la mode qui commençait à préférer les spectacles mélancoliques, il a laissé aux vieilles ballades le soleil, le sourire du printemps, le coucou, l’hirondelle et la joie de la chasse * ; il a gardé et il a amplement développé la nuit, le vent, l’orage, la chute des feuilles et la bise lugubre du Nord. Il n’a pas inventé le paysage mélancolique, comme on l’a dit’, mais ces quelques notes isolées que lui fournissaient les originaux gaéliques, il les a multipliées à l’infini, il les a renforcées par les souvenirs de son pays natal et par sa propre sensibilité.
En somme, il s’est livré à une transposition perpétuelle, « L'ancienne poésie — dit un de ses meilleurs historiens — s’évanouissait sous sa plume, et une poésie qui était sienne, qui était le produit de son imagination, venait prendre sa
1. C. Meyer, Die Landschaft Ossians, passim; Principal Shairp, Aspects of Poetry, p. 284; Smart, p. 83.
. Laing, I, 409; II, 262.
. M. Meyer étudie à fond cette question d’inspiration littéraire. . Edinburgh Review, VI, 458.
. Meyer, Conclusions.
. Smart, p. 84.
. Drechsler, Der Stil Ossians, p. 23.
Introduction 97
place !.» Si tant de ses contemporains écossais ont, avec une bonne foi parfaite, reconnu ou cru reconnaître leur Ossian dans son Ossian, c'est qu'ils étaient moins frappés de cette transposition perpétuelle que de l'identité ou de l’analogie des noms, des faits, des caractères et des mœurs. Cette res- - semblance générale, et quelquestraits particuliers heureusement conservés, leur suffisaient. D’ailleurs, si Macpherson a modifié les faits, modernisé les sentiments, n’en faisaientils pas autant, les conteurs naïfs du cei/idh écossais, dela veillée rustique à laquelle il avait pu assister ? D'après un témoin, les uns sont de simples et scrupuleux historiens de la légende ; les autres sont « des inventeurs, qui édifient la fiction sur le fait, qui mélangent les matériaux divers, qui répandent sur le tout le charme de la nouveauté et le nimbe du roman * ». Pesez cette phrase, écrite sans aucune allusion à Ossian ni au cycle ossianique : les termes s’en appliquent exactement à Macpherson. N’en faisaient-ils pas autant, les trouvères, et particulièrement les auteurs des Niebelungen, quiau xu: siècle fondaient ensemble la légende mythologique de Siegfried, les souvenirs historiques d’Attila, et animaient le tout de l’esprit de leur temps * ? Macpherson peut donc être considéré comme un de ces talents à demi-originaux qui, incapables de créer des formes à leur rêve et à leurs sentiments, ont besoin de trouver déjà préparés, dans des modèles qu’ils feront revivre, des types, des thèmes et des passions. Mais il venait trop tard pour agir avec la naïveté du trouvère qui rencontre dans son auditoire une confiance également naïve : il lui fallait compter avec les exigences du public moderne, avec celles de la critique ; reconnaître son rifacimento pour une très libre imitation, ou le proclamer une traduction. Il choisit le dernier parti. Poussé par les circonstances beaucoup plus que suivant un plan tracé d’avance, il se vitamené à faire dévier ainsi la mission qu'il avait acceptée, et qu'il était incapable de mener à bonne fin. Travaillant sur des textes qu'il ne pouvait traduire, sur quelques données précises et sur beaucoup de réminiscences vagues, il était amené, par la pres-