Victor Hugo raconté
Victor Hugo raconté, et c’est là qu’on peut aujourd’hui la lire le plus commodément. Mais on ne l’y trouve pas tout entière, pas plus d’ailleurs que les Odes ne l’avaient admise sans coupures. Le poème, qui a 298 vers dans le Conservateur, 243 dans les Jeux Floraux, n’en a plus que 198 dans les Odes,et on en retrouve 228 : dans Victor Hugo raconté. Nous le lirons dans le texte le plus complet, le premier,et celui sans doute dont les convives de chez Edon eurent le régal *.
Il est précédé d’un bref sommaire : « L’auteur suppose que les Bardes, à l’arrivée d’Edouard, roi d'Angleterre, qui a taillé en pièces tous les guerriers calédoniens, se réunissent sur les rochers de Trenmor, maudissent l’envahisseur, et se précipitent dans l’abîme. » Mais, dit aussitôt le lecteur, c'est le Barde de Gray qu'il nous raconte-là ; c’est le Barde de Gray mis au pluriel et transporté du pays de Galles en Calédonie. Ce dernier mot, et le nom de Trenmor, font penser à Ossian. Ÿ a-t-il eu contamination des deux thèmes ? Oui, et la part d'Ossian se trouve,en somme, plus forte que celle de Gray. En substituant le massacre des « guerriers calédoniens » à celui des bardes, dont le dernier survivant, dans Gray, lance sa malédiction sur le roi cruel, le jeune Hugo abandonne nettement cette légende pour en inventer une autre, qui n’est ni aussi vraisemblable ni aussi poétique. Car il est sans doute très regrettable pour les Calédoniens que leurs guerriers aient été « taillés en pièces», mais c’est la chance des armes ; tandis que le massacre des bardes, âgés la plupart et sans défense, est un acte lâche, odieux, et contraire au droit des gens.
En réalité, il y a ici une troisième influence, mais vague: c’est celle de l’Ecosse moderne.On ne peut parler de Walter Scott romancier, puisque nous sommes en 1817 ou en 1818, mais le Jeune poète a dû lire quelque description de l'Ecosse, où examiner une carte du pays. Ainsi s'explique la diversité des couleurs dans ce poème. A côté d’expressions comme : palais des nuages, fils d'Ossian, esprits des
1. Et non pas 105 comme le dit Edmond Biré (Victor Hugo avant 1830, p. 151); je ne sais comment peut s’expliquer cette énorme inexactitude.
2. M. l'abbé Pierre Dubois (à l’endroit cité) a donné une étude minutieuse des variantes,
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tempêtes, il y a des noms de lieux qu’on chercherait en vain dans Ossian : Lomon, Stirling, Lothyan, Cartlane ; il est question d’ Ecosse, db Sazons, de léopards. Et ce qui n’est mi de l’un ni de l’autre, ce sont les fausses notes : les cyprès, les lauriers des héros, voilà pour l’antiquité ; l’arrét de Dieu, les archers, voilà pour le moyen âge. Etonnant mé- lange, mais combien plus intéressant que le répertoire strictement classique des premières Odes conservées !
Du récit et du tableau qui ouvrent le poème et en forment la plus grande partie, du récitatif du Chef des bardes, encadré entre deux chœurs de bardes, nous n’avons pas ul chose à citer, quoiqu'on soit tenté de laisser parler les seize ans de Victor Hugo. Voici l'apparition des bardes, où lPinfluence de Gray est très visible :
Tout à coup, sur un roc dont la lugubre cime
S'incline sur l’armée et menace l’abîme,
Debout, foulant aux pieds les mobiles brouillards, Agitant leurs robes funèbres,
Aux lueurs de l’éclair qui perce les ténèbres, Apparaissent de grands vieillards.
Et voici le portrait du Chef des bardes, qui ressemble singulièrement à Ossian :
Les frimas sur son front s'élèvent entassés,
Sa barbe aux flots d’argent descend vers sa ceinture, Il abandonne aux vents sa longue chevelure,
Et semble un vieux héros des temps déjà passés.
Tout cela est facile, et peu neuf. L'auteur accompagne ses vers de notes empruntées à Le Tourneur. Un détail peutêtre curieux : Le Tourneur dit dans une note au chant I de Fingal que les dogues et les chevaux des Calédoniens avaient le don d’apercevoir les fantômes. Victor Hugo garde les dogues, mais il remplace les chevaux par des aigles : car l'aigle, plus poétique, est symbole ici de liberté, et plane « étonné de voir des tyrans ».
Pendant près de soixante ans, pas trace d’Ossian dans l'immense œuvre poétique de Victor Hugo, Nous savons
qu'il avait à Guernesey la traduction Christian :. Il est très possible qu'il ait songé à s'inspirer de cette traduction pour édifier sur les thèmes ossianiques quelque poème de la Légende des Siècles. Le seul cependant qui doive un trait au Barde est L’Aigle du Casque, dont le manuscrit est daté de 1876, mais dont l’idée remonte au moins à 1846 *. En 1846, on pouvait encore rêver, sinon à la Calédonie d’Ossian, du moins à une Ecosse où revit son souvenir.
Etre Ajax contre Mars, Fergus contre Fingal *.…
Ce Fergus et ce Fingal sont ossianiques tous deux : l’un est le neveu, l’autre l’oncle ; ils n’ont jamais combattu l’un contre l’autre. Ce sont dans Hugo des noms, pas autre chose, et rien dans le développement du poème n’est ossianique.
Pourquoi Hugo, différent en cela de Lamartine, a-t-il été si tôt détaché de toute influence ossianique ? Pour répondre à cette question, il n’y a guère que des hypothèses, et chacun peut en présenter d’aussi valables que celles que J'avance. D’abord un sens pratique et précis de l'actualité, une rare aptitude à suivre de près ou à devancer, mais de très peu, la mode littéraire, éloignaient Hugo d’un poète plus que suspect, dont le rôle était joué, et dont les jeunes générations se détournaient avec indifférence. Et puis, il me semble que l’atmosphère irréelle et diaphane, les figures spectrales, la grisaille perpétuelle, ne pouvaient plaire au visuel, au coloriste qu'était Hugo ; comme l’héroïsme vaguement sentimental, la mélancolie pessimiste, le /amento perpétuel, s’opposaient à son optimisme robuste, à sa foi dans la vie, dans le progrès, à ce qu’il y avait même en lui d’un peu épais ou simpliste à cet égard. Il y a des poètes qui chantent en mineur et d’autres en majeur. Ossian est le type des premiers et Victor Hugo des seconds. La harpe du Barde n’est pas entrée dans son orchestre, et son âme aux mille voix n’a pas répété la voix de Cona. Même, si l’on cherche ce qui fait défaut à Hugo pour incarner à lui seul le romantisme entier, on trouvera qu’il lui a manqué
1. P. Berret, Le Moyen Age dans la Légende des Siècles, p. 315. 2. Ib., p. 330-363.
3. Légende des.Siècles, 2° série, 1877 ; édit. définitive, II, 195.
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ce qu'Ossian donnait à d’autres : le rêve diaphane, l'idéal à peine entrevu, les soupirs vagues, les mélancolies infinies et les désespoirs qu'aucun rayon ne vient éclairer.
Alfred de Musset, lui aussi, doit quelque chose au Barde,
. Non qu'il l'ait imité, célébré ou cité avec complaisance ; mais l’étude attentive de ses œuvres y fait reconnaître de
fréquentes réminiscences. Au premier abord, on n’aperçoit
pas Ossian parmi les poètes qui l’inspirent. Peu d'écrivains
français ont prêté l'oreille à des voix aussi nombreuses et aussi diverses. En dressant la liste des maîtres qu'il a écoutés, on rencontrerait tout d’abord Gœæthe et Byron, puis Dante, le Tasse, Shakespeare, Richardson, Prévost, Rousseau, Alfieri, Schiller, Jean-Paul, Hoffmann. Ceux-là, d’autres encore, il les cite, leur répond, les discute : il nous donne son avis sur la justesse du mot de Francesca de Rimini ou sur le charme indéfinissable de Manon. Ossian n’est point de ceux qui offrent un aliment à son esprit, sur qui s’exerce sa claire
et perçante raison ; mais il a quelque temps nourri son rêve.
Il possédait la traduction de Le Tourneur, et c’est sans
. doute par elle qu'il a été touché dans ses Jeunes années du
charme d’Ossian. Si, comme il est probable, il a lu aussi
Baour-Lormian, la poésie de celui-ci n’a pas dû beaucoup l’enchanter, d’après la façon dont il parle de lui à vingt ans: il voit très Justement dans sa manière uh dernier effort de la versification classique : « La Henriade enfanta M. Baour- Lormian *. »
Un critique qui a étudié avec beaucoup de précision les sources du théâtre de Musset, avant d’insister comme il convient sur La Coupe et les Lèvres, a signalé quelques rencontres de sa poésie et de celle du Barde *. Elles sont un peu incertaines. [l ne suffit pas que Musset parle de bruyère et de vent du soir pour qu'il soit, de ce chef, tributaire
1. Œuvres d'Alfred de Musset, IX, 78 : 13° Revue fantastique, 25 avril