‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 404 sur 512 · L. T. — Je te vois t’abaisser en souriant · texte numérisé non relu

L. T. — Je te vois t’abaisser en souriant

M. — Je te vois t'abaisser ; tu fuis en souriant, L.T. — Ta radieuse chevelure.

M. — ses blonds cheveux.

L'identité de certaines expressions est telle qu'il est difficile de croire que Musset n’ait pas eu Le Tourneur sous les yeux. Mais l'examen attentif de ces vers nous amène à une autre constatation. Ce morceau est composé d’une traduction et d’une imitation très libre. Les douze premiers vers ne s’éloignent pas plus du texte que ne le font en général les traductions en vers.Les douze derniers, beaucoup plus remarquables et plus poétiques, s’en écartent tout à fait et introduisent des développements inconnus à Ossian. On dirait que le génie du poète, après avoir suivi son modèle, ouvre à l'inspiration ses ailes toutes grandes et le dépasse brusquement. La note rêveuse et tendrement mélancolique, qui est la dominante de ce morceau, appartient bien au texte ossianique ; mais le poète français l’a développée, a su lui trouver des harmoniques nouvelles, de manière à lui faire produire un effet incomparablement plus beau. Entre ses mains seulement, le thème de l'étoile du soir, repris, amplifié, développé par l’adjonction d’images de détail et d’idées poétiques d’une rare beauté, a exprimé tout ce qu'il contenait d’analogue avec certaines des dispositions les plus intimes de notre âme. Sans doute, le début des Chants de Selma est « aussi profondément mélancolique qu'il est original” » : mais il fallait lui faire rendre tout ce qu’il contient de poésie. Werther l'avait révélé au lecteur français ; beaucoup l’avaient traduit depuis ; il n’a pas cessé de charmer. C’est qu'il exprime un sentiment bien puissant et bien vrai. Tant qu’il se lèvera, à l’orient, une petite étoile dont la lueur timide s’allume, à peine le soleil couché a-t-il empourpré l'occident ; longtemps la seule étoile du ciel, si chère au travailleur qui regagne à pied son foyer, si douce aux amou-

1. B. Jullien, Histoire de la poésie française à l'époque impériale, 1,158.

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reux que les ombres du crépuscule voilent discrètement avant

que la nuit épaisse les cache ou les sépare; tant qu'elle sera

le symbole de cette heure ineffable, faite d’ apaisement, de repos et d’ espoir, où se glisse le rêve aux cœurs les mieux fermés ; aussi longtemps on saluera dans Ossian le premier poète de l'étoile du soir, et dans Musset celui qui a su le mieux la dire après lui. Ailleurs, ce ne sont que des touches isolées, qui parfois émeuvent profondément. Homère appelle Vesper « le plus bel astre qui s’arrête dans le ciel », x#Nhiotes » y copavd Üorrta asthe. Dante a évoqué Lo bel pianeta ch'ad amar con/forta, et cette heure divine:

Era già l’ora che volge il disio Ai naviganti, e’ntenerisce il cuore….

Che paja il giorno pianger che si muore

Byron a senti son cœur violent et passionné, ironique et hautain, sefondre sous les pins de Ravenne à l'heure tendre du crépuscule, et suivant, imitant Dante qu’il cite, il a dit luiaussi {he heavenliest hour of heaven; il a senti cette heure

Sink o'er the earth so beautiful and soft .

Soft hour ! which wakes the wish and melts the heart Of those who sail the seas…

Et Ronsard a chanté « Chère Vesper, lumière dorée De la belle Vénus Cythérée. O claire image de la nuit brune... » Mais ces notes isolées n’empêchent pas Ossian, et Musset à sa suite, d’être les vrais poètes de l'étoile du soir. Terminons en disant qu’on a fait une étrange supposition sur l’origine véritable de ce morceau. Emile Montégut s’est avisé de dire que Musset l'avait tiré, non pas de Le Tourneur, non pas même d’Ossian, mais de Fletcher, ledramatiste anglais! ; il l’admettait d'autant plus facilement qu’il n’avançait pas l'ombre d’une preuve, et qu’il dédaignait même de donner le nom de la pièce de Fletcher. M. Jean Giraud a repris l’étude de la question *. Il ne la fait pas avancer en ce qui concerne Fletcher, dont il fait sur la foi de Montégut le modèle de Macpherson ; il montre que Musset dérive de

1. Émile Montégut, Nos Morts Contemporains, 2° série (1865), p. 9. 2. J. Giraud, Musset et la Poésie du Nord (Revue Germanique, 1911).

Le Tourneur,que M.-J. Chénier et Baour-Lormian en dérivent aussi, tandis que Gœthe dans Werther imite directement Macpherson. Nous savions tout cela. Mais il ajoute que certaines expressions de Musset, mélancolique amie, la terre est endormie, pâle étoile, peuvent venir du premier monologue de Faust dans la traduction Albert Stapfer. On peut se rallier à ces conclusions. Mais j’ai voulu vérifier dans l’ample répertoire de Beaumont et Fletcher si quelque passage justifiait l’allégation de Montégut. Je n'ai trouvé absolument qu’un hymne de Calis à Vénus,chanté dans le temple de cette déesse : « O divine Star of Heaven... *» ; mais ici l'étoile Vénus se confond avec la déesse : elle n’est guère qualifiée que par les expressions qui conviennent à la déesse et qui forment une espèce de litanie. Il est possible que ce morceau lyrique soit de Fletcher seul, mais en tout cas, si c’est à lui que Montégut a pensé, il justifie bien mal son assertion.

Il était naturel de rapprocher les grands romantiques, malgré les différences d’âge qui les séparent, puisqu'ils ont tous plus ou moins subi dans leur jeunesse l’influence d’Ossian. Parmi les autres poètes de la même époque, il faut distinguer deux groupes : ceux qui sont de la génération de Lamartine et même plus âgés, Soumet, Guiraud, les Deschamps, Rességuier, Loyson, etc... ; ceux qui sont contemporains de Hugo et qui se rangent volontiers sous son étendard. Les premiers sont, avec quelques-uns des plus jeunes, les initiateurs du premier romantisme, celui de 1822-1895 ; les seconds ne publient guère avant 1830, et l’on sait assez que leur romantisme n’a pas grand’chose de commun avec celui de leurs aînés.

Ces derniers, disciples de M" de Staël et volontiers mélancoliques, n’ossianisent pourtant pas autant qu’on pourrait le croire, La plupart n’offrent que peu de traces de la pré-

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