Almanach des Muses, 1822, p
780 e Ossian en France
Le poète chante « l'étoile du soir. le nuage qui s’enfuit ». Il a des accents ossianiques. Mais Charles Loyson, lui, est nettement épris du Barde. Il devait mourir à vingt-neuf ans, le 27 juin 1820, peu après avoir écrit son Hymne à la Lune et son Allée d'Ossian. Il chantait « cette tristesse infinie, Le titre des mortels à l’immortalité ». Il voyait la lune
Comme un grand bouclier dont l’orbe ensanglanté S'élève et s'agrandit au haut de la colline :.
Mais surtout L’Allée d'Ossian * est un des poèmes les |
plus intéressants, à notre point de vue, de cette époque. Il compte 204 vers libres, dont le cours est interrompu à cinq reprises par le refrain :
Prends ta harpe mélodieuse,
Que la gloire et l'amour, la douleur anima, Barde à la voix harmonieuse O Barde antique de Selma !
Le poète rêve aux premières heures de la nuit, dans une allée d'arbres antiques, dont les rayons de la lune percent par intervalles l’épais feuillage. Il croit voir les fantômes des vierges et des héros que font revivre les chants du Barde; ‘il croit entendre dans le bruissement des feuilles les accents d’Ossian lui-même, qui lance à cinq reprises, comme un refrain, sa plainte prophétique :
Murs de Selma, pleurez, et couvrez-vous de deuil !
Emu par des souvenirs mélancoliques et des pressentiments lugubres, car celle qui possède ce parc et qui voulut que cette allée s'appelât l’a//ée d'Ossian va mourir avant l’heure, le poète tente d’expliquer le charme profond que cette poésie exerce sur les cœurs. Elle le doit à sa tristesse :
Hélas ! l’accent de l'harmonie N'est que l’écho de nos douleurs.
La joie, aux humains étrangère, Fait entendre une voix légère,
1. Lycée français, IV, 7 (1820) : Hymne à la Lune, par Ch. Loyson. 2. Ib., LIT, 49 (1820): L’Allée d’Ossian, élégie, par Ch. Loyson.
« L’Allée d'Ossian » de Charles Loyson 781
Dont peu d’instants après le souvenir se perd ; La tristesse dans l’âme a sa source profonde,
Et ses gémissements qui remplissent le monde Forment de siècle en siècle un éternel concert.
Le caractère dominant du poème, c’est en effet la mélancolie romantique prenant pour s'exprimer la forme ossianique. Viens, dit le poète à Ossian,
Viens, tes tristes accents sont pour moi pleins de charmes ; Z La lune règne au haut des cieux ; L'homme s’est retiré : je suis seul, et mes yeux Demandent à verser des larmes.
Après cette mélodie en mineur, quelques accords vigou- reusement plaqués :
Ossian, prends ton vol vers la troupe immortelle ! Ne cherchez plus le Barde au séjour des vivants : Il mêlera sa voix à la voix des tempêtes,
Et passera le soir au-dessus de nos têtes,
Dans le nuage obscur qui fuit au gré des vents.
Le poète rêve à Ossian dans un décor tout moderne : à côté de Fingal, Oscar, Malvina, Toscar, Minvane, Selma, Inistore, Témora, voici l'horloge, les créneaux, les vitraux ; et, mêlées à tout cela, quelques périphrases classiques, des devinettes à la Delille : «du messager céleste le cantique » et « le Mentor rustique » ; vous avez deviné qu'il s’agit de l’Angelus et d’un maître d’école. Malgré ces élégances, ce
poème a quelque chose de sincère et de pénétrant qui le met fort au-dessus de la plupart des poésies d’inspiration ossianique.
Parmi les poètes du second groupe, plus colorés, plus bariolés, plus hardiment romantiques, Jules Lefèvre se distingue particulièrement. Bien qu'il n’ait paru qu’en 1823, son poème Le Parricide est daté par l’auteur de novembre 1890". On sait la réputation éphémère de ce poème et de ce poète. On a appelé Le Parricide un poème ossianique* ; à la vérité il y a là un mélange d'inspiration biblique et d’inspiration
1. Jules Lefèvre, Le Parricide, poème..., 1823. 2. P. Berret, Le Moyen Age dans la Légende des Siècles, p. 320.
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ossianique dans une forme encore très classique. Ossian a inspiré surtout le personnage d'Edgar : de cet Edgar en qu revivent les héros chantés par le Barde :
Il descendait, dit-on, de ces bardes antiques Qui chantaient les yeux bleus de leurs vierges celtiques.
De Fingal dans son cœur portant toute la race, Edgar se fit connaître au sang qu'il répandait. b Ailleurs ce sont des allusions précises, des noms évoca-
teurs :
Et l’on voit à côté d'un casque sans crinière Le luth de Balclutha gisant dans la poussière. Il entendait alors la lyre soupirer
Ces sons que Malvina sut jadis en tirer
Quand Ossian disait : Ma fille, voici l'heure... !
Le luth, la lyre, et pas une harpe! C’est que le poème n’est ossianique que pour une faible part : il se rattache plutôt au genre gothique et aussi au genre frénétique. Nous sommes loin de la sérénité mélancolique du Barde, et l’inspiration reste extérieure. Jules Lefèvre essaie de donner comme arrière-plan à son poème des échappées sur le monde ossianique, qu'il romantise d’ailleurs de curieuse façon. Les « yeux bleus des vierges celtiques » viennent de Chateaubriand, et Ossian n’a jamais dit à Malvina « Ma fille, voici l'heure! » sur un ton aussi mystérieux, mélodramatique et fatal.
Dans une de ses poésies, Lefèvre se souvient encore d’Ossian, mais cette fois à travers Walter Scott !, Ce court poème est daté d’août 1821 ; il est intéressant à cette date comme exemple de l’influence de Scott venant remplacer celle d’Ossian ; les deux Ecosses se superposent au détriment de la première, qui devient de plus en plus vague et inconsistante, qui n’est plus rappelée que par quelques accords épars, quelques notes plaintives et lointaines, à peine perceptibles dans l’harmonie pleine, chaude, colorée, du successeur d’Ossian aux bords de la Clyde. On peut cependant admettre que si
1. J. Lefèvre, Le Parricide..., p. 217 : Le Retour, imitation de Walter Scott.
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Divers poètes romantiques 783
Lefèvre a imité justement cette pièce de Scott, c’est qu’elle lui parlait d'Ossian.
Le souvenir du Barde inspirait mes transports : Je vivais de ses vers : j'étais celui qu’il chante. Je ne me souviens plus comment dans mon repos De Fingal et d’Oscar j'évoquais les drapeaux ;
De la harpe d'Erin je me croyais le maître.
æ On rapproche souvent de Lefèvre Boulay-Paty, un peu plus jeune, qui lui aussi a imité Ossian, nous l’avons vu, en chantant la gloire de nos armées. Mais celui qui rappelle le plus l’auteur du Parricide est Eugène Hugo, le frère infortuné de Victor, qui tout jeune encore, avant de sombrer dans la folie, avait écrit Le Duel du Précipice ‘, que Sainte-Beuve appelle une « poésie soi-disant erse *» . Cette « poésie » est un morceau en prose de deux pages « traduit, dit l’auteur, d’un ouvrage peu connu en France, les Exquisitiones philosophicae de Merner (Stockholm, 1805) ». C’est un tableau scandinave, brossé dans le style de Bug Jargal et de Han d'Islande. Deux guerriers combattent corps à corps sur un sapin jeté comme un pont au-dessus d’un abime. Mais la couleur ossianique y est marquée par les bardes, où l’on attendrait des scaldes, et par une phrase comme celle-ci : « L’on aperçut distinctement dans les airs les fantômes emportés par les vents qui se penchaient sur les bords des nuages. » Notons que l’auteur connaît les sénachies ou chanteurs irlandais, qu’il appelle, je ne sais pourquoi, sénécions. Dans un article intitulé Du (Génie, Eugène met parmi les plus grands poètes épiques Ossian, qui s’élève « sur les débris de sa patrie et de ses dieux * ». Au même groupe appartient encore Pétrus Borel, romantique à tous crins. Remarquons la forme que prend sa déclaration de fière indépendance :
1. Conservateur Liltéraire, I, 165 (février 1820) : Le Duel du Précipice, poésie erse, par E... Réimprimé par Ch. Asselineau, Bibliographie Romantique, p. 92.