‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 422 sur 512 · A4 LS · texte numérisé non relu

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Lebrun-Pindare ». Il compte sur «le bon goût, le bon sens, et même le bon cœur » de ses lecteurs : il les invite à blâmer ces « plaisanteries >» sur Ossian « parfois aussi beau qu'Homère, et plus naturel encore ». Et après avoir rappelé les strophes méchantes de Lebrun: « Est-ce là le ton de l’ode ? » D'ailleurs « Homère y aurait chanté s’il fût né dans les brouillards de la Calédonie ». Ces fantômes ne sont pas les produits de l'imagination du poète : c’est la nature même du pays, qui crée « avec la lumière et les ombres, des fantômes réels, pour ainsi dire ». Et il s’appuie sur le témoignage d’un voyageur, de Charles Nodier ; d’ailleurs « tous les voyageurs nous attestent ce prodige enchanteur » dont « les monts nébuleux et fantasmagoriques de l’Ecosse » sont le théâtre. De même pour les « bardes des deux sexes » que l’Ecosse possède encore en grand nombre. Pour conclure, il n’y a pas d’ « images plus colossales >» que dans Homère, Milton, Dante, « Ossian et ses monts nébuleux ». Voilà les quatre vrais /yriques. I1 y a là tout au moins un effort intéressant pour expliquer Ossian par son pays, avec plus de précision que ne le faisait Bonstetten, pour le montrer résultant de ses monts et de ses brouillards : et le bon Boiste joint Marmontel et Nodier, le critique ancien et le voyageur moderne, d’assez curieuse façon. La plupart des encyclopédies ou dictionnaires historiques fontau Barde une place d’honneur. Le Dictionnaire de Ladvocat ne lui consacre, il est vrai, qu’une demi-colonne où il y a autant d’erreurs que de Ia et qui reste un peu banale dans sa foi ossianique ‘. La même année, celui de Feller, après avoir copié purement et simplement l’article du Dictionnaire de Caen, quidatait de 1779, ajoute quelques lignes curieuses”. [l approuve Millot d’avoir publié les poésies des troubadours, mais il estime que les poèmes des bardes sont bien plus dignes de la lumière : car, dit l'abbé de Feller ou l’un de ses collaborateurs, « les troubadours, poètes licencieux et méprisables, ne chantaient que des amours romanesques, et dévouaient pour l’ordinaire au vice les travaux d’une muse barbare ; les bardes, plus sages et

1. Nouveau Dictionnaire historique... par Ladvocat. Nouv. éd., 1822. 2. Dictionna - istorique, par l’abbé de Feller. Nouv. éd., Lyon, 1822.

plus nobles, célébraient les exploits de leurs guerriers et

les victoires de leur nation. » Pauvres troubadours ! Il y a là un essai de réaction, dans un milieu catholique, contre la vogue d'une poésie surtout amoureuse ; et c'est le Barde athée de Morven qui en bénéficie ; comme si l'amour ne venait pas à toutes les pages, dans les poèmes ossianiques, reposer agréablement des « exploits des guerriers »! L’article de Lefebvre-Cauchy, dans la Biographie Universelle‘, n'a aucune valeur critique, et répète des lieux communs sur la beauté morale des héros et la perfection des poèmes. En ce qui concerne la légende d’Ossian, 1l se borne à résumer Le Tourneur. Pour la question de l’authenticité, il suit Ginguené, et conclut d’une manière nettement favorable. On sait l'importance de la Biographie Universelle. Moins répandu, le volumineux Répertoire littéraire anonyme que publie Castel de Courval consacre quinze pages à Ossian *. La Notice est signée De Brotonne. Elle rappelle, avec des inexactitudes, la légende ossianique et la publication des poèmes. L’auteur se lance ensuite dans un parallèle entre Homère et Ossian; parallèle le plus rigoureux et le plus poussé que nous ayons encore rencontré : cécité, génie, origine de la poésie de leurs pays, mystère qui plane sur leur berceau et sur leur tombe, enfin doute surl’authenticité de leurs poèmes. Quoique le critique soit favorable à celle d’Ossian, il estime que cette question n’a aucune importance, et nous avons déjà rencontré cette attitude. Celui-ci va jusqu’à dire que Virgile, « dont l’existence n’est pourtant pas contestée »,ne l’intéresse que comme auteur et non comme homme : Virgile, c’est un livre pour lui, un volume et les quelques milliers de vers qu’il contient, et tout ce que l'âme y trouve et y puise, et non l’ami de Mécène et d'Horace. Ossian sera de même un volume, une certaine masse de prose anglaise ou française, qui vaut ce qu’elle vaut, abstraction faite de l’auteur. J’insiste à dessein sur cette manière de voir, dont l'intérêt dépasse infiniment Brotonne et son Répertoire. Nulle part, mieux qu’ à l’occasion d'Ossian, ne peuvent s’affronter les deux opinions opposées.

ke Biographie Universelle [Michaud], 1822, article Ossian. 2. Répertoire de la Littérature ancienne el moderne, 1825,XX, 464.

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. Si le livre vaut comme expression de l'écrivain, et, par l'écrivain, de son temps, un pastiche ne vaut rien, ou ne vaut que comme document sur le pasticheur, document faussé d'avance et quil faudra n’utiliser qu'avec prudence. Si le livre vaut pour le plaisir ou l’émotion qu’on y trouve, on lira Rowley ou Clara Gazul sans se préoccuper de Chatterton ou de Mérimée.

Les dernières pages qu’ait écrites Aignan ont été consacrées à Ossian *. Après Saint-Simon, après tant d’autres, il idéalise le rôle des bardes : il voit en eux des philosophes, dont la doctrine religieuse a heureusement remplacé « les rites sanguinaires et les dogmes intolérants » des Druides ou des prêtres d’Odin ; il les félicite de n’avoir eu ni temple ni autels, et d’avoir surtout honoré la gloire des ancêtres dont ils voyaient les ombres passer dans les nuages. « Il y. a des paradis moins bien imaginés que celui-là.» Par cette épigramme qui le termine, comme par l'hypothèse que ce D culte des ancêtres serait venu aux Calédoniens des Chinois, Particle d’Aignan respire l'esprit de Voltaire. Mais revenons à Ossian. Il a sa place à côté d'Homère, de Dante et de Milton, parmi « les grands interprètes des mouvements de l’âme et des affections du cœur ». Et l’auteur admire « sa musique unicorde, sa poésie vaporeuse, ses hautes et fortes É images ». Tout cela, c’est la tradition du xvur° siècle, reprise par un contemporain des premiers romantiques.

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Il semble que sous la Restauration ce soit encore un paradoxe que de révoquer en doute de manière formelle l'authenticité d'Ossian. Il y a bien quelques sceptiques : le baron d’Eckstein, par exemple, qui prend congé des lecteurs de son Catholique sur un jugement concis et assez heureusement formulé : Ossian n’est « qu’un pâle reflet de la poésie irlandaise » que Macpherson « a amplifiée et altérée dans

1. Encyclopédie Moderne, 1824, art. Bardes. L'article a été réédité séparément, après la mort d’Aignan.

le goût sentimental de son époque ». Eckstein avait pro-

bablement été mis en défiance par des Irlandais. Edgar Quinet n’a trouvé son scepticisme qu’en lui-même, et la façon dont il a été amené à douter d’Ossian est fort intéressante. Elevé par ses parents dans le culte des idées libérales, de modèles tels que Shakespeare, Gœthe, Schiller, et de M** de Staël, il se heurte dès ses premiers pas dans la littérature à l’incompréhension totale qui est si commune au début de la Restauration. Ceux qu'il fréquente trouvent « ridicules » tous ces maîtres qu’il vénère ; on lui dit: « Je ne comprends pas. » Alors il va dans les bois, dans la solitude, relire ses chers livres méconnus, que les oiseaux du ciel comprennent peut-être. Son éducation a fait de lui un barbare, et c’est ce qu’il y a de barbare dans ces écrivains qui lui plaît:

C’est peut-être à cette barbarie prolongée que je dois de n’avoir jamais été dupe des grands pastiches d'Ossian, dont tout le monde se disait engoué sur la foi de Napoléon, car c'était son poète. Un de mes camarades s'appelait Oscar. Je n’eus pas de repos que je n’eusse lu les plaintes d’Ossian sur Oscar. Elies ne répondirent pas à cette nature première que J'avais conservée en moi. Fingal, Malvina, Carril me laissèrent froid : il me semblait toujours que j'étais capable de beaucoup plus de vraie sauvagerie qu'ils ne l’étaient eux-mêmes”

Mais la plupart des critiques que nous avons rencontrés sont plus ou moins hardiment affirmatifs. À peine Reynier fait-il une concession en admettant qu’ « une partie au moins de ces chants est antique, tandis que le reste a pu être imité ou étendu par Macpherson ». Penser ainsi, c’est, selon lui, prendre le juste milieu entre « un pyrrhonisme excessif » et « une crédulité excessive * ». De Brotonne affectait l’indifférence, ce qui est une autre manière de prendre le juste milieu. Aignan, Lacretelle, Thiers, Loève-Veimars, Salverte, sont favorables. Bonstetten fonde l’authenticité d'Ossian sur la « littérature islandaise » ; car « l’on retrouve

1. Le Catholique, XVI, 905 (1829): À mes lecteurs. 2. Œuvres d'Edgar Quinet, X: Histoire de mes Idées, p. 185.

3. L. Reynier, De l'Economie publique et rurale des Celtes, des Germains... p. 221.

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dans l’histoire du Nord les héros d’Ossian avec mille détails qui ne sont point dans les poèmes ». Singulier raisonnement, on le voit. Dorion s'appuie sur le témoignage des voyageurs qui « comprennent difficilement », après avoir visité les Ecossais, qu’on « ait pu contester la transmission des poésies de leurs bardes * ». La Bibliothèque Universelle croit que le texte de 1807 « nous a révélé Ossian dans sa langue native * ». La Revue Encyclopédique n’en doute pas davantage, et loue Sinclair d’avoir été « le principal coopérateur » de ce « magnifique travail ‘ ».

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Mais tout l'effort critique de la Restauration, toutes les tentatives de l’époque pour juger Ossian et pour comprendre l’influence qu'il a exercée, sont sans valeur au prix de l'exposé magistral de Villemain. Celui-là était né historien des lettres : il avait la curiosité qui va aux sources, l'intelligence qui pèse les documents et qui les juge, le tact qui perçoit les différences et qui dose les ressemblances, le sens délicat des mouvements généraux des sentiments et des atmosphères morales. Il se fit connaître par des éloges académiques : il obtint des succès éclatants par un enseignement que son temps voulait spirituel, éloquent, nourri d'idées générales et d’aperçus immédiatement saisissables à tous les auditeurs. Nous avons maintenant une autre conception de cet enseignement, et nous appellerions plutôt conférences ces brillantes leçons de la Sorbonne, où le jeune professeur retenait sous le charme un auditoire nombreux et passionné. Appelons-les comme nous voudrons, mais reconnaissons qu’il y avait dans cet esprit autre chose que de la frivolité, et dans cette éloquence autre chose que de la rhétorique. La leçon sur Ossian le montre. Elle fait

1. Ch.-V. de Bonstetten, Voyage sur la scène des six derniers livres de l’Enéide, p. 11.

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