‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 424 sur 512 · APRES · texte numérisé non relu

APRES

t no

Lorie

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idéal de vertu, de pureté, de grandeur qui est chimérique, étant idéal, mais qui n’est pas vain, et qui n’est pas complètement ridicule. Passant plus loin aux causes historiques du succès d’Ossian, Villemain en aperçoit deux principales. L'une est dans le cadre de ces poèmes, dans le paysage ossianique, le « coloris », avec sa monotonie qui renforce l’impression produite, qui empêche l’esprit de se distraire ou de se disperser. L’autre réside dans l’âme du xvnr° siècle finissant : c’est « cette vue mélancolique de la vie, cette émotion vague remplaçant le culte positif ». Le Barde mélancolique, le Barde sans foi et sans culte, a plu à ce siècle; il a plu encore davantage aux premières années du siècle suivant, lorsqu’après les commotions révolutionnaires les yeux n’apercevaient sous le ciel vide que des ruines et des tombeaux.

Mais la plus grande partie de la leçon est consacrée au problème qui en 1828 intéressait, passionnait les auditeurs, dont la plupart connaissaient les poèmes et n’avaient pas besoin qu’on leur en présentât les beautés ni qu’on leur en racontât les sujets. Villemain montre la première nouvelle de la révélation ossianique se propageant à travers l’Europe : ce barde du 1° siècle (c’est n° qu'il fallait dire) complètement inconnu jusqu'alors, découvert, annoncé au monde ; Macpherson, ses publications, son succès dû en grande partie « à l'emploi nouveau de la prose poétique » — Villemain n’a « pas vu cette idée exprimée dans tout ce débat » ;elle l’a pourtant été, et nous l’avons signalée en son lieu — les émules de Macpherson, Smith, Hill (il s’agit de Thomas Ford Hill ‘) qui n’a publié qu’une « poésie triviale, lourde, plate » — c’est possible, mais authentique ou à peu près : c'est ce que Villemain oublie d’ajouter. Puis la controverse, l'enquête et le Rapport de 1805, avec le portrait d’Ossian que le professeur montre à son auditoire (Rires, ajoute à cet endroit le texte imprimé), et enfin les conclusions du Rapport.

Pour son compte, Villemain conserve « de grands, de

1. Et non pas, comme l’a cru M'e Tedeschi (p. 39), de Hill pseudonyme de Griffet-Labaume et David de Saint-Georges, que Villemain aurait pris

. pour un écrivain anglais. Villemain ne commet pas de si fortes bévues.

légitimes doutes ». Cette expression est destinée peut-être à ne pas irriter ou chagriner les ossianistes convaincus qui peuvent l'écouter, car ce sont bien plus que des doutes. Il croit que le texte de 1807 a été retraduit sur l’anglais de Macpherson. I1 montre celui-ci et les anciens Gaëls dans le même rapport que Chateaubriand et les sauvages de l'Amérique. Il fait ressortir J'invraisemblance de cette « monotonie artificielle », de « ce dernier degré de correction sauvage ». Il cite les deux apostrophes au soleil, celle du Carthon de Macpherson et celle du Trathal de Smith : « Il est évident, dit-il, que ces deux morceaux sont deux fabrications modernes faites sur un fond inculte et antique », et que les auteurs ont commencé par relire leur Milton. Il analyse l’histoire de Gaul et de Morni, dans Lathmon, et y trouve « une gageure de générosité, une enchère d’héroïsme, bien éloignée de la rudesse des mœurs primitives ». Laissons cette expression de « mœurs primitives » qui n’offre plus de sens à des esprits d’aujourd’hui ; et, au lieu d’accabler Villemain sous le poids de nos savantes ignorances, rendons-lui justice en rapprochant ce qu'il dit là de ce qu'avait dit La Harpe sur le même sujet. La Harpe aussi avait cité Gaul et Morni, et remarqué que leur délicatesse est plus pure que celle de Nisus et d’Euryale. Mais cette supériorité, ce progrès moral sur Virgile n’avaient pas paru suspects à l’auteur du Lycée. Entre les deux leçons publiques sur Ossian, il n’y a guère qu’une quarantaine d'années ; entre les deux professeurs, une différence d’âge de cinquante-et-un ans : mais il ya un abîme entre les deux conceptions. Comme on peut s’y attendre d’après ces travaux d'approche, les conclusions de Villemain sont très voisines de celles qui seront adoptées par des critiques plus minutieusement documentés. « Très jeune, Macpherson publie un premier ouvrage... Il ne réussit pas... Il reprend alors une partie des images qu’il avait jetées dans son poème ; il les développe plus librement dans une prose élégante et nombreuse ; il les mêle à quelques fragments de vieux chants gaéliques dont il s’inspire ; et, plus hardi sous un nom étranger, il prodigue les couleurs et les artifices du langage, rendus plus piquants par une rudesse apparente. » Sur certains points, on ne peut mieux dire :

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et l’on a vu dans notre Introduction que plusieurs des termes de Villemain n’ont été que confirmés par les travaux récents de l’érudition.

Enfin, un avantage et un mérite de Villemain, c’est qu’il ht Ossian en anglais, comme le faisait Chateaubriand. Mérite facile ; mais combien l’ont eu alors, et combien depuis ? « Ce n'est pas d’après le pathos uniforme de Le Tourneur qu’il faut juger les poèmes d’Ossian : le texte anglais a bien plus d'éclat et d'énergie. » Plus de charme surtout et de poésie, pourrait-on ajouter. Le lecteur de cet ouvrage sait déjà à quoi s’en tenir sur ce point, et donne pleinement raison à Villemain. C’est sur le texte de Macpherson qu'il traduit Carthon, sur celui de Smith qu’il traduit Trathal ; comparé à celui de Le Tourneur ou de Hill, son travail est beaucoup plus simple et plus serré.

Les idées de Villemain ressemblent beaucoup à celles de Chateaubriand vieilli ; il est possible qu'ils aient causé d'Ossian. Son exposé relu aujourd’hui nous paraît, ce qu’il est forcément, un peu rapide, péremptoire et simplifié. Mais, comme je l’ai indiqué, il constitue un grand progrès dans appréciation du phénomène ossianique. Il ne mérite nullement la critique amère du Génevois Pictet, un de ces hommes qui d’avance estiment faux tout ce qui est éloquent: « Il est impossible de discuter plus élégamment sur une question, sans en posséder même les premiers éléments ’. » Nous allons, dans la dernière partie de notre étude, rencontrer Pictet et son article ; contentons-nous de dire ici que c’est lui qui est mal informé, et non l’ « élégant » Villemain.

Le passage du merveilleux ossianique de l’Empire au merveilleux chrétien de la Restauration est très bien marqué par Balzac. Lorsque le baron du Châtelet veut railler les vers du jeune Lucien de Rubempré, quicharment tout Angoulême, il dit :

1, Bibliothèque Universelle., Genève, 1854, p. 141.

Autrefois nous donnions dansles brumes ossianiques. C’étaient des Malvina, des Fingal, des apparitions nuageuses.. Aujour d'hui cette friperie poétique est remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes de séraphins ‘...

C’est le Lamartine de certaines Méditations, c’est le Hugo de certaines Odes, c’est même parfois le Vigny d’E/oa, c'est toute cette poésie pieuse sans ardeur, biblique sans grandeur et sans couleur, dont les motifs et les ornements semblent empruntés au quartier Saint-Sulpice. Dans Le Père Goriot, dont l’action se passe en 1819, Balzac fait une autre allusion à la décadence de l’ossianisme à cette époque, non plus cette fois dans le langage des poètes, mais dans celui des dandies:

Cheval de pur sang, femme de race, ces locutions commençaient à remplacer les anges du ciel, les figures ossianiques, toute l’ancienne mythologie amoureuse repoussée par le dandysme *.

Les deux indications coïncident au moins sur un point. Ponsard avait, jeune encore, assisté au triomphe du romantisme qu'il devait contribuer à déloger de certaines de ses positions. Il montre les « fantômes » ossianiques « qui avaient détrôné les néréides et les dryades, vaincus à leur tour par les sylphes et les gnomes, les sorciers et le sabbat ». Les cinq derniers mots ont été supprimés de son discours prononcé et imprimé, sur la demande de Crémieux, son lecteur officiel, que les trouvait sans doute malsonnants ; mais ils se lisent sur son manuscrit *. Pour lui, comme pour Balzac, la fantasmagorie ossianique a donc occupé le stade intermédiaire entre la mythologie classique et le surnaturel moyenàgeux de beaucoup de romantiques.

En recueillant les passages qu’Ossian a inspirés à quelques poètes, nous avons trouvé des preuves qu’il avait charmé leur jeunesse. Lamartine a lu Hill et l'édition Dentu ; Hugo avait Christian à Guernesey ; Musset possédait Le Tourneur.

1. Balzac, Les Illusions perdues (1837-1839), I, 298. 2. Id., Le Père Goriot, 1834, p. 32. © 3. Bibliothèque de Vienne (Isère). Manuscrits, série 26, n° 8.

3 | 4 Ciassicisme, ossianisme et romantisme 813 À ;

Pour beaucoup, nous savons bien qu'ils ont lu les poèmes du Barde, sans pouvoir préciser davantage, Le chevalier de Sobiratz lit l'Ossian de Cesarotti ‘. Philarète Chasles, bien revenu d’Ossian quandil écrit ces lignes, se souvient pour- __ tant « avec quelles délices » il goûtait « le plaisir furtif » . de lire ses poèmes « dans le jardin paternel » quand « la vie farouche de Robinson, d'Ossian, de Rousseau » l’enchane

tait *. Ossian, fruit défendu, n’en avait que plus de saveur. Eugénie de Guérin a dû le lire aussi dans sa solitude du - Cayla : sa bibliothèque personnelle fait une place au Barde, - à côté de Shakespeare, de Sterne, de Scottet de Manzoni*,

Il faut limiter à la période impériale, et encore avec beaucoup de réserves, l’assertion que l’on a émise en ces termes : « Pour la littérature naissante du xix° siècle, Ossian est un classique *. » Pour le groupe de Mr° de Staël et de ses disciples, il était en effet une manière de classique, le classique des romantiques. Mais de bonne heure cette attitude devient plus rare. On s'aperçoit que si Ossian ne ressemble pas beaucoup à Homère, parce que le monde ancien dans lequel Homère a trouvé les sujets de ses tableaux ne ressemble point à celui d’Ossian 5, et pour bien d’autres raisons évidentes ; si sa gloire est moins solide, et son existence même plus douteuse ; il ressemble encore bien moins à Shakespeare et à Schiller, ces dieux du romantisme. « M®° de Staël dit que le romantique est la littérature du Nord ; comme si la différence entre Ossian et Schiller n’était pas aussi grande qu'entre celui-ci et Racine° ! » C'est le bon sens même. Alors que va devenir Ossian ?

Voici ce qui lui arrive. À mesure que le romantisme grandissant se développe et s'organise, à mesure que les tendances si diverses qu’il portait en germe s’épanouissent distinctement, il lâche de plus en plus Ossian. On ne le trouve cité dans aucune des professions de foi littéraires de l’école,

1. Le Portefeuille de la Comtesse d’'Albany, p. 440 : Lettre du Chevalier de Sobiratz, 13 octobre 1819.

2, Revue des Deux-Mondes, 1844, VI, 783.

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