‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 425 sur 512 · Ch. Durand, Soirées Littéraires · texte numérisé non relu

Ch. Durand, Soirées Littéraires

ni dans Nos Doctrines de Guiraud, ni dans la Préface de Cromwell, ni dans celle des Etudes de Deschamps. Les chefs et les troupes s’entendent, semble-t-il, pour le désavouer par leur silence. Par contre, les ennemis du romantisme ne manquent guère de le citer pouridentifier avec la sienne la cause qu’ils attaquent. Se moquer d’Ossian est une des manières principales de battre en brèche la nouvelle école qui prétend s’élever sur les ruines du classicisme. Les er1tiques détournent les jeunes poètes de « se plonger dans les vapeurs de la poésie ossianique ‘ » ; raillent celui qui les engagerait « à élancer leur imagination dans le ciel orageux d’Odin » — toujours cette même confusion, etil s’agit bien d’Ossian, puisqu'il s'agit de Cesarotti — « à ne voir, à ne chercher que nuages, précipices ct torrents * ». On conseille à Casimir Delavigne de ne pas se laisser aller à des « lieux communs rêveurs » qui sembleraient « un bagage importé de la Calédonie * ». Nisard prédit à Lamartine le sort de tous les poètes qui n’ont su que « captiver un moment l'imagination contemporaine », et non plaire à la raison permanente, et qui sont tombés après une période de gloire, comme Ronsard, Delille et Ossian *.

Ceux qui, malgré de si bons conseils, s’enrôlent dans l’armée des envahisseurs, la critique conservatrice ne distingue pas en eux ce qui vient d'outre-Rhin ou d’outre- Manche, de l'ossianisme dont souvent ils sont exempts, et du mauvais style qui résulte de toutes ces influences combinées. Certains, paraît-il, appelaient composition ossianique « tout ouvrage Justement décrié par la couleur uniforme du style, le vide des pensées, l'expression fausse des sentiments, et l'abus du genre descriptif * ». Un classique qui veut se moquer des romantiques, pour le faire avec plus d'esprit, prend le langage de ses adversaires et feint de dire aux classiques : |

E Journal des Débats, 26 avril 1816 ; et Dussault, innales Littéraires, , 566. 2e Bibliothèque Universelle.., Genève, 1816, p. 241. 3. Gandois, Les Romanliques, satire, 1830 (composée en 1828), p. 23. 4. D. Nisard, M. de Lamartine en 1837 (Revue de Paris, 1838, p. 32). 5. Saint-Ferréol, Ossian, Chants Galliques, 1825, p. x.

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Classicisme, ossianisme et romantisme l 815

Vous préféreriez, je parie, les chansons du Caveau aux accents échappés de la grotte du barde ou du scalde, la fumée d’un vin de Champagne aux vapeurs du ciel ossianique... Vous pourrez avoir des Panthéons, mais point de flèches gothiques dans les airs ; des Racine, des Voltaire, mais point de Shakespeare, point d’Ossian?,

Le Panthéon, Racine et Voltaire d’un côté ; les cathédrales, Shakespeare et Ossian de l’autre ; voilà qui est net, au moins : ossianisme et romantisme sont identifiés. Ils le sont également par l’académicien Viennet quand il veut donner une idée du monde que peint la nouvelle école :

C’est un monde idéal qu’on voit dans les nuages. C'est la voix du désert et la voix du torrent,

Où le roi des tilleuls, ou le fantôme errant

Qui, le soir, au vallon vient siffler et se plaindre *.…

par un chansonnier qui se moque de la Muse Romantique:

Elle eut pour berceau des brouillards….

On n’offrit jamais à ses yeux

Que des tempêtes, des orages,

Des torrents, des rochers affreux,

Et des spectres dans des nuages *.…

ou par un critique qui écrit :

Pour composer ses tableaux... le Romantique met à contribution tous les objets de la nature inanimée, les frimas, les tempêtes, le sifflement des vents... et la forêt sombre et la grotte obscure. le brouillard, la lune, le soleil ‘.…

C’est le paysage de Morven. De même encore cet autre qui fonce avec fureur sur le genre romantique, cette « cons-

1. Mercure, juin 1816 : A MM. les rédacteurs du Mercure. (Lettre signée Herman), p. 72 et 73.

2. Viennet, Epître aux Muses sur les Romantiques (1824) ;et dans l’Almanach des Dames, 1825, p. 33.

3. Chansonnier des Grâces, 1826, p. 85 : La Muse Romantique, par J. Blondeau, de Commercy.

4. Leclère, Lettre sur les Principes de la Littérature el des Arts, 1822,

piration contre la littérature » ; qui fait du genre mélancolique « le synonyme de romantique » et qui s’écrie : « Quelle distance de l’J/ade-aux poèmes d’Ossian, de Klopstock et de Schiller ‘ ! » Que sont les Romantiques ? des « chantres des nuits et des bruyères* » ou des « chantres de l’ancienne Calédonie * ». Un de leurs adversaires regrette Gessner, et, sans nommer Ossian, blâme les paysages plus hardis qu’on a préférés à ceux du Théocrite de Zurich f.

Pour voir jusqu à quel point l'ossianisme est considéré comme partie essentielle du romantisme, j'entends par les adversaires de celui-ci, il suffit de lire la longue et intéressante satire de Gandois. S'il reproche aux jeunes romantiques leurs airs mièvres et leurs attitudes fatales auprès des dames, il les appelle des « Ossians de boudoir ». Comme le Barde, ils cultivent « le plaisir des larmes ». Gandois les avertit des périls que courent les vierges qu'ils font errer dans les bois au clair de lune. La rêverie ossiano-romantique est aussi dangereuse à la vertu des filles que la gaîté gauloise : |

Voulez-vous rester sage ? ou Minvane, ou Toinette, Avec le bien-aimé, soit Pierrot, soit Oscar,

N'’allez pas plus au bois, solitaire ou seulette, Exhaler la prière au tombeau du vieillard,

Que dénicher le merle, ou cueillir la noisette,

Ossian eut également sa place dans les doctes discussions qui remplirent en 1824 plusieurs séances de l’Académie de Rouen, et qui mirent aux prises classiques et romantiques. Le champion des classiques, après avoir allégué en faveur de sa thèse l'exemple de M.-J. Chénier et de Lemercier, continue en parlant du « genre ossianique t » ; il cite pour écraser ce genre l'ode de Lebrun, et l’on aperçoit aisément que ses opinions littéraires se ressentent de son attache-

. Œuvres de M.d’Oigni, 1826, III, p. xv (Discours préliminaire).

. Côme, Les Romantiques et les Classiques, ode, 1829.

. Joseph Bard, Lettre. sur l'Ecole Romantique.…., 1825, p. 7.

. Eug. Maréchal, Discoursenverssur le genre romantique, 1826.

. Gandois, Les Romantiques, satire, 1830 composée en 1828), p. 11.

. Du Classique et du Romantique, Rouen, 1826, p. 204 : Discours de M. Licquet (28 mai 1824).

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