CHAPITRE PREMIER
Les dernières traductions en prose (1842)
I. Tentatives pour traduire l’ensemble du corpus ossianique vers le milieu du siècle. H. Taunayet sa traduction inédite en vers. La grande traduction annoncée par Saint-Geniès.
II. Christian. Son Étude critique et ses sources, Contenu du volume. Comment il arrange Le Tourneur. Sondages. Conclusion. Comment il arrange Hill. Quelques exemples. Conclusion sur la valeur de son travail.
IIT. Lacaussade. Son Introduction. L'influence ossianique sur le siècle. Nouveauté et mérites de sa traduction. Son style.
Avec le second tiers du siècle se prononce nettement la décadence de l’ossianisme. Nous examinerons plus loin en détail par quelles méthodes on peut suivre cette décadence et quels ordres de témoignages on peut enregistrer pour la constater avec précision, Il faut commencer par étudier les derniers traducteurs, qui se présentent au seuil même de la période que nous abordons. En effet, par un contraste singulier, l’heure même où Ossian commence à exercer beaucoup moins d’action sur les imaginations est celle que choisissent de nouveaux traducteurs pour essayer de répandre davantage la connaissance de ses poèmes. Est-ce une réaction voulue contre un oubli contre lequel ils désirent protester ? Rien ne permet de l’affirmer. Je croirais plutôt à une erreur d'optique. Ces ossianistes fervents ne voient pas que la faveur du Barde décroît rapidement autour d’eux. Ils s’adressent à un public qui passe, indifférent, et
sur qui leur œuvre n’a que peu d’action. Néanmoins il faut s’arrêter à ces dernières traductions, qui ferment le cycle ouvert par Turgot en 1760. Elles montrent qu’au moins dans certains groupes littéraires, on croyait encore à Ossian. Elles ont pu prolonger un peu son influence ; du moins elles ont permis de le lire dans des éditions plus nouvelles, et à cet égard elles ne sont pas sans rapports avec les études critiques qui seront analysées dans un des chapitres suivants.
Avant d'examiner les deux grandes traductions en prose de cette période, disons un mot d’une traduction en vers qui est restée inédite, mais que nous pouvons connaître en partie grâce au livre d’O’Sullivan que nous étudierons plus loin. Hippolyte Taunay, bibliothécaire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, avait voulu, comme jadis Baour-Lormian, traduire la Jérusalem du Tasse ; et comme lui également, il avait voulu traduire en vers Ossian. Sa traduction a dû être écrite aux environs de 1850 ou peu après cette date. Il ne l’a pas publiée ; et nous ne la connaissons que parce qu’elle a fourni à O’Sullivan, qui était son ami, la plupart des morceaux ossianiques dont il orne son grand ouvrage ; un petit nombre seulement sont empruntés à Baour. Nous pouvons ainsi lire 17 fragments de la traduction Taunay, formant un total de 404 vers, à côté de 6 fragments de Baour-Lormian, formant un total de 250 vers.
La versification de Taunay est plus libre et plus hardie que celle du classique Baour-Lormian : il pratique, mais avec discrétion, le rejet, l’inversion, la césure mobile. Il a plus de couleur et plus de mouvement. Mais son harmonie est moins fluide et agréable. Comme traducteur, s’il rend certains détails que néglige son prédécesseur, il cultive un peu trop l’amplification, et certains morceaux développent extrêmement ce qui n’était qu'indiqué dans le texte. Ainsi dans l'hymne au matin que chante le barde Carril à la fin du second chant de Temora. L’anglais de Macpherson exprime d’une manière sobre, et d'autant plus efficace, l’idée que le soleil devrait se lasser d'éclairer les batailles sanglantes des hommes: Terrible is thy beauty, son of heaven, when
1. M. Victor Taunay, son fils, malgré les recherches qu’il a bien voulu
entreprendre sur ma demande, n’a pu retrouver dans les papiers de son père le manuscrit de cette traduction,
Taunay. Saint-Genies 83:
death is descending on thy locks; when thou rollestthy vapours before thee, over the blasted host. How long shalt thou rise on war, and roll, a bloody shield, through heaven ?.. Taunay prolonge ce thème en un développement lyrique qui est de son invention :
Tu périras alors, malgré ta majesté,
Dépouillé sans retour de puissance et de gloire,
Soleil, tu garderas ton enveloppe noire Pendant l'éternité!
Entre Baour-Lormian et lui, le romantisme a passé, et cela se voit. Mais quand il suit le texte, il le suit de plus près que son prédécesseur.
Taunay n’a peut-être pas achevé son œuvre, et n’aurait guère pu la publier ; du moins elle serait venue bien tard. Les autres traductions que voit paraître le milieu du siècle sont en prose. On veut maintenant des travaux plus exacts ; on prétend lire toutes les grandes œuvres qui forment le patrimoine intellectuel de l’humanité dans des traductions qui les donnent le moins déformées possible par la fantaisie de l'interprète ou les exigences du style. La Collection Nisard, la Collection Orientale, d’autres encore veulent satisfaire à ce besoin. Ossian traduit en prose, et édité dans un format commode et à bon marché, pourra prendre place dans toutes les bibliothèques.
La première tentative en ce genre n’a pas abouti. A une date incertaine, mais que l’on peut situer au début de la monarchie de juillet, Saint-Geniès, l’auteur de ce Balder dont nous avons constaté les affinités ossianiques, lance le prospectus d’une traduction nouvelle d’Ossian ‘. Mouvelle et complète, dit le titre. Le prospectus annonce en effet un travail différent de celui de Le Tourneur, où non seulement on trouvera «toutes les poésies gaéliques du Barde de Morven », mais encore où le texte sera pour la première fois respecté. Le Tourneur a « abrégé des morceaux importants, supprimé des pages entières. » Ces accusations, on l’a vu, sont un peu exagérées. De plus, cet ouvrage, qui aura 400 pa-
1. Ossian, traduction nouvelle et complète, par M. de Saint-Geniès (auteur de Balder, poème scandinave, etc..). Prospectus s. d.
ges petitin-folio, sera un ouvrage de luxe. «11 n'existe point d’édition de luxe de ces poèmes, point d'Ossian de bibliothèque. » Celui-ci sera magnifiquement imprimé, puisqu'il coûtera 195 francs sans estampes, et 200 francs avec 37 estampes en noir. Le titre annonce même qu'il y aura une édition avecles estampes peintes, sansdire le prix, sans doute fort élevé, qu'elle atteindra. Malheureusement, ce beau monument, le plus glorieux qui eût jamais été élevé à la gloire d’Ossian, n’a pu sortir de terre. Faute de souscripteurs très probablement, ou pour toute autre raison, 1l n’a rien paru de l'édition annoncée : le prospectus seul en subsiste.
La seule traduction française d'Ossian qui existe aujourd’'hui en librairie est celle de Christian ‘. Ce dernier, de son vrai nom Christian Pitois, publiait en cette même année 1842, et chez le même éditeur, une édition des Nuits d'Young qui ne faisait que reproduire la traduction de Le Tourneur, et qui le reconnaissait : il n’y avait absolument de nouveau que le fade et prétentieux Essai sur le Jobisme (Job-Young- René) par lequel s’ouvre le volume. Son Ossian ne se présente pas tout à fait de la même façon. Le nom de Le Tourneur n'y paraît pas, et l’ouvrage peut à la rigueur passer pour nouveau. Il est intéressant de l’examiner et de dire au lecteur ce qu'est exactement cette traduction, la seule qui puisse satisfaire les rares curiosités qui valent encore de nos jours des lecteurs français au Barde démodé. Il faut croire d’ailleurs que, sinon la sympathie, du moins le besoin d’information ou une curiosité intelligente ont fait demander assez souvent le volume, car on a procédé régulièrement à de nouveaux tirages. J’en compte une demidouzaine depuis soixante-dix ans. La première édition est de 1842, chez Lavigne ; elle est assez rare. A partir de 1856,
1, Ossian, Barde du ur: siècle : Poèmes Gaëliques, recueillis par Mac- Pherson. Traduction revue sur la dernière édition anglaise, et précédée de Recherches critiques sur Ossian et les Calédoniens, par P. Christian. Paris, Lavigne, 1842, in-12 de xxr1-478 p.
Christian 833 ouvrage se rencontre beaucoup plus fréquemment : la maison Hachette, qui l’a acquis, en a rajeuni la forme extérieure et a su lui assurer une plus ample diffusion.
Dès le titre, le lecteur est invité à concevoir une assez haute idée de l’ouvrage ; mais, s’il n’est pas tout à fait neuf aux choses ossianiques, il entre en défiance. Ce titre reproduit visiblement celui de l’édition Dentu de 14810. Mais pourquoi n’avoir inscrit sur la couverture que le nom de Macpherson, quand le volume contient aussi tous les poèmes de Smith? Les Recherches critiques qu'on nous promet feront peut-être honneur à la science de P. Christian ; nous allons voir où il les a prises. Enfin, une traduction « revue sur la dernière édition anglaise » va-t-elle nous offrir du nouveau ? Examinons tout cela d’un peu près.
L’Etude critique sur Ossian qui ouvre le volume a pour base, dans sa première partie, le Discours préliminaire de Le Tourneur, qui lui-même résumait les Dissertations de Macpherson et de Blair. Christian se contente (p. 1-x1v) de copier Le Tourneur, bien qu'il ne le cite pas parmi ceux qui lui ont « prêté leurs lumières ». Parfois il le résume, ou supprime une citation de Mallet, peut-être démodé, ou une anecdote par trop invraisemblable. Il le complète par d'autres détails sur l’histoire et les mœurs des Calédoniens, qui sont empruntés sans critique à Macpherson ou à Blair. C’est le roman ossianique dans toute sa naïveté, et présenté avec ce même appareil d’érudition qui pouvait en imposer en 1762-1763, mais qu’il est assez plaisant de voir déployer comme neuf en 18492, et même — dernier tirage— en 1910. La seconde partie de l’Etude (p. xiv-xxut) est consacrée à l’histoire de la controverse ossianique et à la solution du problème. L'auteur suit ici Ginguené, en le complétant par quelques emprunts à Cesarotti. IL explique de son mieux la conduite de Macpherson, et termine par un bref éloge des poèmes ossianiques, éloge dont la dernière phrase est textuellement empruntée à la Préface de la traduction de Hill de 1795.
Ces détails sur le monde ossianique, l’origine et la publication des poèmes, datent donc entièrement du xvnr° siècle et des premières années du xix°, malgré, ici et là, un léger rajeunissement de la forme. Il n’est donc pas étonnant qu'ils
donnent d'étranges idées au lecteur non initié qui achète ce dernier Ossian dans la dernière édition. Il y verra des détails sur l’ordre des bardes, la classe des druides, ete. ; il y apprendra que Muri était « une académie dans la province d’Ulster ». Il n’y trouvera d’exact que le récit des premières polémiques autour de l’authenticité jusqu’en 1810 environ; encore est-ce un résumé assez superficiel et légèrement tendancieux.
La traduction s'accompagne de sommaires et de notes explicatives qui sont en grande partie empruntées à Le Tourneur, qui les empruntait lui-même aux premières éditions de Macpherson; l'édition anglaise courante a conservé les sommaires, mais n’a plus qu’un petit nombre de notes. Cette partie du volume est aujourd’hui vieille de cent cinquante ans. Cette antiquité explique le caractère naïvement laudatif de certaines- notes : «Cet épisode est bien amené»; l’histoire d’Orla « ranime l’action et réveille l'attention du lecteur ». Elle explique aussi le style sensible et tendre de ces notes. À la fin, on trouve une longue liste de noms propres ossianiques expliqués : c’est la liste de Le Tourneur complétée par celle de Hill. |
Le corps du volume comprend la traduction de 39 poèmes. En tête, les 25 poèmes donnés par Le Tourneur, dans le même ordre, sauf Témora et le Combat d’'Oscar et de Dermid, qui sont intervertis. Les titres sont souvent changés : Christian a voulu les donner plus complets et plus clairs. On a remarqué en effet au cours de notre étude que, si l’on n'est pas —et qui l’est aujourd’hui ? — versé dans les poèmes ossianiques, il est difficile de se rappeler, les désinences étant semblables, que Croma est un lieu, Lora un fleuve, Selma une ville, Inistona une île, tandis que Oùthona, Comala, Dar-thula sont des héroïnes, que Berrathon est un pays et Carthon un héros, etc. Christian dit La Délivrance de Carrictura, L’Enlèvement d'Oïthona, La Guerre de Croma, Nina de Berrathon, Les Plaintes de Minvane.….. Puis viennent les 14 poèmes de Hill, dans leur ordre. Macpherson fournit donc 316 pages de ce volume, et Smith 155 : deux tiers et un tiers. On voit que le contenu de cette nouvelle édition est exactement celui de la réédition Dentu de 1810, qu’elle reproduit d’une manière plus populaire et
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plus accessible. Que sera maintenant la traduction ? Ici il faut entrer dans quelques détails.
À en croire l’auteur lui-même, il s’est servi de la traduction de Le Tourneur, qu’il juge « fidèle, mais trop souvent monotone, et presque toujours incolore » ; il l’a revue et améliorée d’après l'édition gaélique-latine de 1807. Et les poèmes de Smith ? Il n’en dit rien ; sur quel texte les a-t-il revus, ceux-là ? Admettons que bout les uns et les autres, il s est tout simplement servi d’un texte anglais, ce qui est infiniment probable : car si Christian avait réellement consulté le texte latin de Macfarlan, il se serait vu forcé de s'écarter complètement de la version de Le Tourneur, et sa traduction eût été un travail nouveau, mais qui-n’a jamais été tenté en français, tandis qu’il a été fait plusieurs fois en allemand. Le Tourneur et Hill sont donc la base du travail de Christian. Jusqu'à quel point est-il conforme à ses modèles, et a-t-il réalisé sur eux quelques progrès ? Celui qui achète aujourd’hui l’Ossian de la librairie Hachette lit-il du Le Tourneur, ou quelque chose de différent, et peutêtre quelque chose de mieux ? Tâchons de répondre à cette question avec précision.
Une première statistique portant sur deux poèmes, comptant ensemble près de quatre mille mots, nous permet de constater que le nombre des mots est très légèrement supérieur dans Christian : pour 100 mots anglais, Le Tourneur en emploie 108,46 et Christian 109,77. Il y a donc un léger allongement. Le nombre des phrases augmente d’une manière plus sensible : pour trois poèmes différents des premiers, et représentant près de huit cents phrases, Le Tourneur en emploie 63,70 et Christian 67,97 pour 100 phrases anglaises. C’est l’indice d’un assouplissement du style, d’un certain rajeunissement par plus de vivacité.
Passant de ces indications générales à des sondages précis, étudions quatre passages en comparant mot à mot les deux traductions, Nous en détacherons les éléments d’un parallèle que le rapprochement avec le texte anglais rendra plus instructif :
I. — Fingal, chant I (début). Christian a beaucoup remanié Le Tourneur, mais sans se montrer plus fidèle que lui .
Le Tourneur
Près des murs de Tura, Cuchullin était assis auprès d’un arbre au tremblant feuillage.
Sa lance était appuyée contre un rocher revêtu de mousse ; son bouclier reposait près de lui sur le gazon. Il rêvait au puissant Caïrbar, héros qu'il avait tué dans le combat, lors-
ue Moran, chargé de veiller sur l'Océan, revient annoncer sa découverte. Lève-toi, Cuchullin, lève-toi, dit le jeune guerrier. Je vois les vaisseaux de Swaran : Cuchullin, l’ennemi est nombreux. La mer sombre roule avec les ondes une foule de héros.
Christian
Cuchullin se reposait près des murs de Tura, sous un arbre au tremblant feuillage, à l’abri d’une roche tapissée de bruyère fleurie. Sa pique et son bouclier étaient jetés auprès de lui sur le gazon.
Il rêvait en silence au guerrier Caïrbar, qu’il avait tué dans le combat, lorsque Moran, chargé de surveiller l'Océan, reparaît plein de trouble. Lève-toi, Cuchullin, lève-toi, dit le jeune homme. Voici les vaisseaux de Swaran Cuchullin, l'ennemi est immense. La mer sombre roule avec ses vagues une foule de héros.
Il. — Dar-thula. Le nouveau traducteur développe un peu pour donner plus de clarté, rajeunit légèrement, et ba-
nalise.
Je touchai ma harpe devant le roi : les sons étaient sourds et plaintifs. « Penchezvous du sein de vos nuages, ombres de mes pères ; écartez de vous la terreur et les feux qui vous environnent, et recevez le héros qui expire à cette heure, soit qu'il vienne d’une terre éloignée, soit qu'il sorte du sein des mers. Préparez sa robe de brouillard, et sa lance de nuages. Placez à son côté un météore à demi éteint sous la forme de son épée ; et qu'il s'offre toujours sous des traits aimables, afin que sa vue puisse réjouir ses amis. »
Je touchai ma harpe devant le roi ; mais les sons qu’elle rendaitétaient sourds et plaintifs : « Penchez-vous au bord de vos nuages, ombres de mes pères. Ecartez de vous la terreur et les feux qui vous entourent, et recevez le héros qui expire à cette heure, soit qu’il vienne d'une terre éloignée, soit qu'ilsorte du sein des mers.
Préparez sa robe de brume, sa lance de nuages. Placez pour glaive à son côté un météore à demi éteint, et qu'il prenne au milieu de vous une place honorée ; afin que son ombre vienne avec Joie visiter ses amis. »
Christian
IT. — Fingal et l'Esprit de Loda dans Carric-Thura.
La lune cachait sa face rougeâtre dans les nuages de l'Orient ; tout à coup fond de la
montagne un vent impétueux :
il portait l'Esprit de Loda. Le fantôme vient se placer sur sa pierre. La terreur et les feux l’environnent. Il agite sa lance énorme. Ses yeux semblent des flammes sur sa face ténébreuse ; et sa voix est comme le roulement lointain du tonnerre. — Fils dela nuit, appelle tes vents, et fuis loin de moi ! Pourquoi m'apparais-tu avec tes armes fantastiques ? Crois-tu m'effrayer par ta forme gigantesque ? Sombre esprit de Loda, quelle force a ton bouclier de nuages, et le météore qui te sert d'épée ? Les vents les roulent dans l’espace, et tu t’évanouis avec eux. Appelle tes vents et fuis loin de moi, faible enfant de la nuit !
La lune se voilait lentement sous les nuages de l'Orient, Tout à coup fond de la montagne un vent impétueux : il portait l'Esprit de Loda. Le fantôme se dresse sur sa pierre funèbre. La terreur et les météores dela nuit l’environnent, Il agite sa lance ;ses yeux percent comme des flammes sombres sa face ténébreuse, et sa voix murmure comme un écho lointain du tonnerre. — Fils de lanuit, remonte sur ton nuage, et fuis loin de moi. Pourquoi me menacer de tes armes fantastiques ? Crois-tu m'effrayer par ta forme gigantesque ?
Sombre Esprit de Loda, quelle force a ton bouclier de nuages, et le météore qui te sert de glaive ? Vaine illusion, dont les vents se jouent dans l’espace, vapeur du tombeau, remonte sur ton nuage, fuis loin de moi, faible enfant des ténèbres !
Ici, le premier ayant allongé (in his terrors devient /a terreur et les feux), le second enchérit pour plus de clarté (la terreur et les météores de la nuit) ; le premier ayant traduit is dusty spear par sa lance énorme, le second supprime l’épithète inexacte sans la rectifier.
Ces trois sondages, à les étudier isolément, présentent quelques différences ; mais en les rapprochant on peut négliger ces différences et arriver à des conclusions d’ensemble.Christian veut rajeunir Le Tourneur ; mais sontravail a le résultat contraire à celui qu’il annonçait dans les premières lignes de sa Motice. Il rend la traduction encore plus molle et monotone ; il la dépouille du peu de relief et de couleur qu’elle gardait encore. On trouve Le Tourneur
presque littéral quand on vient de lire Christian. Il veut arranger, polir, et il énerve ; il veut être agréable, et il n’est que banal. Une recherche constante de la clarté n’aboutit qu’à un à-peu-près fort clair en effet, mais fort éloigné du texte. On ne peut donc pas dire qu’il « reproduit la traduction de Le Tourneur * », ni même qu'il n’en diffère que par « quelques variantes insignifiantes * ». Mais les différences qu’un examen plus attentif nous a permis de constater ne sont presque jamais des améliorations.
Il en est de même dans les 14 poèmes suivants, où Christian cette fois a suivi la traduction de Hill. La ressemblance est toutefois plus grande ; assez pour qu’il soit peu utile de reproduire parallèlement les deux textes comme je viens de le faire. J’ai collationné six de ces poèmes, Gaul, Dargo, Cathula, Dermid, Manos et Duthona. Voici les principales constatations faites au cours de ce collationnement. Christian supprime quelquefois une phrase entière. Souvent il abrège; parfois, mais plus rarement, il allonge en voulant rendre la phrase plus claire. Le plus souvent il efface l’expression originale et caractéristique. Rarement il remplace un mot vague et impropre par un mot précis et mieux trouvé. Voici quelques exemples :
Hill
La nuit rêgne dans sa majesté silencieuse; elle déploie
son noir manteau sur le vallon.
La bruyère enveloppe le chasseur endormi. Son chien au poil fauve a la tête appuyée sur son genou. Il poursuit en songe les fils de la montagne, et sa joie l'éveille à demi. Dors, jouis de ton repos, jeune amanl des fatiques de la chasse...
La nuit se retira sur les ailes de la qaîté...Liqueur enivrante.
Christian
La nuit, dans une majesté silencieuse, étend ses voiles sur le vallon. Le chasseur dort sur les bruyères. Son chien fidèle a la tête appuyée sur son genou.
Il poursuit en songe les hôtes de la montagne, et sa joie l’éveille à demi. Dors, jouis de ton repos, jeune chasseur.
La nuit se retira... Liqueur réjouissanle.