‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 438 sur 512 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les voyages au pays d'Ossian (1810-1912)

I. Méthodes propres à enregistrer le déclin d’Ossian. But de cette enquête. Pèlerins et touristes. Une exception : Simond.

11. Première période (1815-1830). Lezeverne. Ch. Nodier : un enthousiaste, converti par le voyage d’Ecosse. Les brouillards des Hautes- Terres et les fantômes ossianiques. Necker de Saussure : un esprit positif. Son résumé de la question ossianique. Adolphe Blanqui. Ducos,

III. Deuxième période (1830-1850). Buzonnière. Ossian et W. Scott. Custine: un pèlerin passionnéetun peintre du paysage calédonien. Panckoucke: un convaincu. D’Hardiviller. Mercey. Un Guide pittoresque. Les premiers Joanne et Baedeker. Le Magasin Piltoresque. Troisième période (1850-1912). Un fidèle enthousiaste : Dousseau. Quelques adeptes: Enault ; l’abbé Poisson ; M.-A. de Bovet; A. Baraudon. Attitude de la majorité. Ironie. Allusions. Ignorance complète d’Ossian. Preuves caractéristiques de cette ignorance. Interprétation du paysage des Hautes-Terres,

En achevant l’histoire d’Ossian en France par l'étude de la période de déclin qui commence alors pour se prolonger jusqu’à nos Jours, il convient d'appliquer les méthodes les plus propres à mesurer avec quelque exactitude ce déclin, à la fois dans l’imagination et dans le style. Une première méthode nous sera fournie par l’examen du plus grand nombre possible de voyages en Ecosse racontés par des Français au xix° siècle. Cet examen permet, mieux peut-être qu'aucune autre investigation, de suivre pas à pas la décadence d’Ossian dans les imaginations, la diminution de son prestige sur les âmes, l'oubli croissant où ses poèmes vont se plonger.

Le

Nous avons déjà consulté à leur date les voyageurs qui ont visité l’Ecosse au xvur siècle. Des raisons politiques interrompent les communications pendant presque toute la durée du régime impérial. Mais nous trouvons, à partir de 1820, une série longue et ininterrompue de témoignages dont la plupart ont une certaine valeur pour l’histoire de l’ossianisme en France. Nombreux, très nombreux sont les voyageurs qui entreprennent, pleins de zèle et de curiosité, le pèlerinage d’'Ecosse ; qui repassent aux mêmes lieux, qui expriment à peu près les mêmes surprises, les mêmes admirations, d'une manière qui paraît spontanée d’ailleurs, et le plus souvent sans connaître les relations de leurs prédécesseurs. Nous les entendrons successivement, éloquents dans leurs épanchements ossianiques, plus éloquents dans leur silence.

Ces voyageurs sont très divers de rang social, de culture, de goûts. Il y a parmi eux quelques gens de lettres, dont le plus remarquable est Charles Nodier ; il y a des descripteurs de profession pour itinéraires et pour guides ; 1l y a quelques curieux de sciences ou d'économie politique ; il ya surtout des touristes qui publient leurs notes de voyage et qui se tirent plus ou moins brillamment de leur rôle improvisé d'écrivain. De ces derniers le témoignage est le plus précieux : car, n’étant inféodés à aucune école littéraire, 1ls représentent assez bien l’opinion moyenne de la bourgeoisie instruite ou même un peu lettrée en fait d'Ossian et d'ossianisme. Les uns, âmes poétiques et rêveuses, se laissent aller au charme du souvenir, et revivent Ossian sans le discuter ; les autres, esprits positifs et critiques, se donnent la tâche de vérifier sur place l’authenticité des poèmes, enregistrent les témoignages, et tirent leurs conclusions. Ossian est pour les uns une voix de l’âme, et pour les autres un problème. Mais, hymnes ou enquêtes, ces voyages nous permettront de suivre à peu près la destinée et le crédit du Barde et de sa poésie. Nous le verrons rem-

plir de sa présence et de sa voix les monts sacrés qui lui

doivent la gloire ; puis pâlir peu à peu, s'éloigner, devenir un nom quil convient de rappeler plutôt qu’une image familière, s’évanouir de plus en plus, et disparaître enfin du souvenir et du langage des voyageurs.

Pélerins et touristes 847

Beaucoup de ceux que nous allons passer en revue n’ont sans doute pas lu tous les poèmes d’Ossian ; plusieurs, qui le citent, le connaissent et le vénèrent comme un nom qui symbolise le passé glorieux d’un ancien peuple; et les noms aussi de ses héros, ceux surtout des lieux où ils aiment, combattent et meurent, voilà ce qu’on répète volontiers. Fingal, Oscar, Malvina ; Selma, Dunlathmon, Cromla ; ces noms rappellent des ira qui dévientent de moins en moins précis à mesure que l’on avance dans le xix° siècle, mais ils restent encore évocateurs d’un passé de gloire et de mélancolie, alors même que le contenu des poèmes ossianiques s’est effacé de la plupart des mémoires, Plus que les personnages, les lieux gardent longtemps leur attrait : il flotte sur les rochers, sur les monts dénudés, sur les lacs paisibles, sur les vallons solitaires des Hautes-Terres, une atmosphère de poésie que le souvenir d’Ossian a formée. A défaut de monuments de pierre ou de marbre, l’imagination trouve le sentiment des ruines dans tout ce paysage qu'Ossian a révélé à l’Europe ; et ce n’est que plus tard que les Hautes-Terres exercent sur le voyageur leur séduction propre, sans qu'aucune réminiscence ossianique vienne la colorer, la préciser, l’animer.

Il faut, il est vrai, mettre à part le premier voyage qui se rencontre au xix* siècle, parce qu’il constitue une exception ‘. Simond ignore Ossian. [1 voit Dumbarton, il voit les lacs d’Ecosse et leur « mélancolique grandeur », sans prononcer même le nom du Barde. Le « lieu consacré » pour lui, ce n'est pas Selma, c’est le théâtre de la Dame du Lac de Scott. Ce Français est donc extrêmement au courant en se passionnant pour ce poème, qui est de 1810 ; à moins que ses impressions n'aient été rajeunies quelques années plus tard lors de la publication de son Voyage. Mais comment échappe-t-1l à la prise du Barde ? Tout simplement parce qu'il revient directement d'Amérique, où 1l a passé vingt ans. Il a probablement quitté la France fort jeune, et il ignore tout de la grande vogue ossianique qui y règne depuis une dizaine d'années. Ajoutons au reste

1. [Simond] Voyage d'un Français en Angleterre pendant les années 1810 et 1811, 1816.

| RS qu’en dehors de Scott, ce Simond paraît peu partisan des nouveautés : c’est un pur classique.

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La série des voyageurs ossianistes recommence avec un prisonnier de guerre qui, à peine sorti des pontons anglais, chante l’Ecosse et les souvenirs qu’elle lui a laissés, Lezeverne estime que ce beau pays est trop peu connu, et que la poésie ossianique en particulier, même après Baour-Lormian, peut encore tenter la poésie française. Il cite en entier l'Hymne au Soleil de Baour-Lormian, « morceau plein d'images sublimes ». Cette poésie est un fruit naturel du pays : les Ecossais laborieux chantent encore les poèmes d’Ossian : hommes et femmes, ils redisent avec leurs « harpes frémissantes » les chants « du Barde aimé des cieux ». Car ce voyageur, à qui la dure loi de la guerre a fait connaître et aimer la patrie d’Ossian, est un poète. Il aime à rêver aux lieux où « Ossian médita ses sublimes accords »:

Mystérieux génie ! On dit que sur ces bords Le jour tu reparais porté sur un nuage...

Que sur l'aile des nuits ton âme fugitive Rejoint de Malvina l’âme errante et plaintive t.

Plein d'enthousiasme pour ces grands souvenirs, le captif se plaît à « visiter de Morven leslieux sombres » et à « évoquer les ombres d'Oscar et de Fingal ». Il y a là les premiers indices d’une interprétation de la fantasmagorie ossianique par lesaspects du ciel écossais. Nous allons la retrouver bien plus explicite avec Charles Nodier.

Nous avons quitté Nodier vers la fin de l’Empire, après l’avoir vu payer de bon cœur un ample tribut à la mode, à la passion ossianique. Nous le retrouvons au premier rang des voyageurs écrivains qui ont parlé de l'Ecosse à leurs lecteurs. Nous savons par quelquestémoignages épars, comme

1. De Lezeverne, Les Plaisirs d'un Prisonnier en Écosse, poème, 1818, P:- 1 20, 35, etc.

Charles Nodier 849

celui de Saint-Geniès, que son récit de voyage ‘a étéapprécié : et il méritait de l’être, car il est amusant et vivant. Qu’il soit entièrement véritable: c'est une autre affaire : il y a dans Nodier un perpétuel HNebae er ; il romance son voyage comme il romançait jadis Pibtoité ; 1l le rêve autant qu’il le fait. Et dans ce roman ou dans ce rêve qui se présente avec l’aspect sérieux de la réalité, DEMATE joue un très grand rôle.

Dès qu’il touche le sol de l’Ecosse, Nodier se sent saisir du transport ossianique :

Caledoniam ! Caledoniam ! Que de souvenirs, que d’impressions ! Ici tout est naturel, grand, sublime, tout porte le caractère de l’antiquité solennelle et inaltérable.

Est-ce à Walter Scott que ce prestige est dû? Sans doute, le pèlerin français salue en passant « le brillant Ossian de l’époque moderne »; mais il ne s’attarde pas auprès de lui; son cœur l'appelle plus loin, plus haut, vers ces lacs « qui sont toujours les lacs noirs d'Ossian »; vers « les bruyères de Cona » où le retient un « prestige ravissant » ; vers la « montagne de Fingal ». Dun-Fion, qui « conserve quelques vestiges de l’ancien campement de ce héros ». C’est là, c’est dans cette contrée peuplée de souvenirs et. qui de Join a si longtemps enchanté ses rêves, que Nodier se sent reprendre avec émotion par le charme ossianique. À Dumbarton, ces sentiments l’envahissent avec une force particulière :

Quand je pensais que cette rivière était la Clutha, cette montagne le Balclutha d'Ossian ;... que c'était là qu'avait régné Carthon et soupiré l’aimable fille de Cathmol ;... quand je voyais s'ouvrir devant moi l’empire poétique des: bardes calédoniens dont Balclutha est l’Ion ; j'aurais eu peine à me défendre de quelque retour de mon enthousiasme de vingt ans.

Cette épopée ossianique à laquelle il croit entièrement, sincèrement, en poète, elle revit sous ses pas :

J'étais heureux jusqu’au délire de retrouver dans mon cœur tout le charme et toute la puissance de mes premières illusions,

1. Charles Nodier, Promenade de Dieppe aux montagnes d'Écosse, 1821.

et d'en pouvoir jouir au bord des lacsdeFingal... car c’est bien là que Fingal a régné, et que fleurit la milice héroïque des demi-dieux d’Ossian.. Je pouvais m'imaginer... parmi ces rochers austères, dans ces tristes solitudes... que nulle voix n’y avait retenti que la mienne, depuis que les chants de Selma avaient cessé.

Puissance du souvenir et du rêve ! Les images, les mots du texte anglais revivent pour lui,des expressions favorites reviennent sur ses lèvres qui les ont jadis tant de fois répétées, pour qui elles ont été une révélation de la poésie. Cette vallée encaissée qu’il parcourt, c’est « Cona’s silent vale... Les ombres d’Oscar et de Malvina étaient absentes, et l’on distinguait à peine {he roaring stream. » Quelle émotion l’a saisi « sous les sapins de Balva », quand son guide, du haut des monts d’Argyle, lui a dit « Voilà Morven! » Et ces précieux et chers souvenirs naissent en foule et accourent de tous les points de l’horizon, car «on ne fait presque pas un mille dans la montagne d’Ecosse sans trouver une des salles d’Ossian, une des grottes de Fingal, la trace de leur passage ou la place de leurs tombeaux ».Les habitants vivent enveloppés et comme bercés de ces grands souvenirs. Aux bords du Loch Lomond, le voyageur retrouve « les noms d’Ossian, de Fingal, d’Oscar, qui sont parvenus avec la mémoire de leurs faits et de leurs chants à tous les habitants de cerivage ». Sur le Loch Kattrine, la batelière chante à Nodier « un chant gallique » qui sans doute parle d’eux. Cette femme s'appelle Mannah ; c’est la Moïna d’Ossian ; descendante des vieux Gaëls, elle montre sa sympathie pour le voyageur, descendant des anciens Gaulois, « d’une manière aussi ingénieuse que touchante : gallique (gaëlich), me dit-elle en appuyant sa main sur mon épaule ; gallique, ajouta-t-elle en la reportant sur son cœur. Cette idée d’une parenté primitive expliquée par unnom me toucha jusqu'aux larmes. »

Tout cela convertit Nodier, car il prétend qu'il en avait besoin ; il apportait en Ecosse l’opinion que Macpherson était le plus hardi des faussaires, « erreur, dit-il, que j’avais fait valoir d’une manière assez spécieuse dans une brochure oubliée ». Il fait allusion à l’opinion que nous avons retrou-

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