‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 452 sur 512 · J. Viancy, Les sources de Leconte de Lisle, p · texte numérisé non relu

J. Viancy, Les sources de Leconte de Lisle, p

de 1859, pourquoi n’aurait-il pas connu l’Zr/ande de O’Sul- Hvan, qui est de 1853, ouvrage autrement riche, poétique, suggestif ? La ballade de la Chasse de Fingal s’y trouve également tout au long, version anglaise et traduction française.

L’aspect traditionnel du Barde est le même partout : c’est

Le chanteur de Temrah, Murdoc’h aux longs cheveux.

Plus personnelle est son attitude, et l’on remarquera le glaive et la harpe convenables à Ossian, chantre et guerrier ; la harpe traditionnelle, qui vibre d’elle-même au souffle

du vent :

Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère.

Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur, Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve, Et courbe son dos large, où saillit la maigreur.

Sur ses genoux velus étincelle un long glaive; Une harpe de pierre est debout à l'écart D'où le vent, par instants, tire une plainte brève.

L’évocation faite, par le barde, de la splendeur passée de Temrah est absolument dans le ton de l’Ossian macphersonien :

O palais de Temrah, séjour des Finns célèbres, Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers, Maintenant lieu désert hanté d'oiseaux funèbres !

Salles où s’agitait la foule des guerriers, Que de fois j'ai versé dans leurs cœurs héroïques Les chants mâles du Barde à vos murs familiers!

Et voici le classique morceau de la désolation de Balclutha, si remarqué jadis, avec les mêmes détails, et beaucoup d’autres que le poète a ajoutés :

Le lichen mord déjà le granit entassé, Et l'herbe épaisse croît dans les fentes des dalles, Et la ronce vivace entre au mur crevassé.

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Leconte de Lisle 869

Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles, Epars ou confondus, ont entravé les cours,

En croulant sous le faix des poutres colossales. Les reptiles surpris rampent sous les épines L'orfraie et le hibou sortent en gémissant, Funèbre vision, des cavités voisines.

Rien de tout cela dans le texte de la Légende Celtique. Et où Leconte de Lisle a-t:l pris, si ce n’est dans l’Ossian de Macpherson, la croyance que les âmes des héros siègent dans les nuages et qu’elles s’y livrent à leurs occupations préférées ?

Viens! les âmes des Finns, à l’opprobre échappées, Dans la salle aux piliers de nuages brûlants Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d’or drapées.

Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs ; Elles rêvent de gloire aux fiers accents du Barde..

O chefs! j'ai trop vécu Quand l'aube renaîtra, Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle, Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera.

Je veux bien que dans ce palais de nuages, plus somptueux et mieux décoré que les nuées grisâtres où errent les ombres des guerriers ossianiques, il y ait aussi un ressouvenir du Walhalla et comme une contamination de Scandinavie. Le phénomène était constant à propos d’Ossian. En tout cas cela ne vient pas de La Villemarqué. Le curieux, c’est que Leconte de Lisle n’a justement pas développé un passage de la ballade authentique tellement analogue à l’Ossian macphersonien qu’il paraît faire partie de ce dernier : « Le Barde... avait cru entendre résonner près de lui le bouclier de son père, et la voix de Fion gémir dans le vent de la nuit. »

Ma conclusion sera que la principale source du poète a été La Villemarqué, comme l’a très bien vu M. Vianey, mais que Leconte de Lisle avait lu Ossian, qu'il s’en est souyenu en écrivant son poème, et qu’il doit peut-être auss1 la connaissance de la légende à l’Irlande de O’Sullivan.

Il faut mentionner encore Le Massacre de Mona *, long poème celtique dont la couleur générale est plutôt gauloise (evhages, houx, penn-baz), mais qui doit peut-être au souvenir d'Ossian des passages comme celui-ci :

Et vous, chanteurs anciens, chefs des harpes bardiques, Qu’au pays de l'Eté, sur les monts fatidiques,

Les clans qui ne sont plus ont écoutés souvent

Livrer votre harmonie au vol joyeux du vent!

Leconte de Lisle est, comme Ossian, le poète des charmes évanouis, des grandeurs qui ne sont plus ; il évoque, comme lui, la splendeur des cités mortes et la beauté radieuse des temps ou des pays lointains. Son domaine, ce n’est ni le présent ni l’avenir : c’est un passé fait tout entier de rêve et d’illusion. Maudisseur implacable des croyances, des joies, des soucis de l'heure, il est, comme le Barde, figé dans un: regret et une plainte éternelle. Il y a entre Ossian et lui plus qu'une rencontre de hasard : il y a une sympathie et comme une ressemblance intime.

On peut rapporter à la même époque un poème inédit que cite le répertoire littéraire de Staalff, à qui l’auteur l’avait communiqué. Ce Chant du Nord mélange curieusement les éléments scandinaves (scaldes, Odin, rennes, hydromel) et ossianiques (brouillards, nuages qui sont des fantômes, « là-haut de grandes ombres», etc...) D'ailleurs le Barde y est expressément nommé, et son père aussi :

Heureux l'enfant du Nord, guerrier, chasseur et barde, Disciple favori du vieux maître Océan!

Dans sa main indomptée aujourd’hui seul il garde

Le glaive de Fingal et le luth d'Ossian ?.

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