‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 459 sur 512 · Revue des Deux-Mondes, 1% février · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, 1% février

riers de l’'Edda. Voici enfin la mélancolie ossianique, l’attitude habituelle de tristesse et de regret, le regard jeté sur

toutes les profondeurs de l’âme :

.… Ils pleurent plusde défaites qu’ils ne chantent de victoires.

Jamais on n’a savouré aussi longüement ces voluptés solitaires.

de la conscience, ces réminiscences poétiques où se croisent à la fois toutes les sensations de la vie, si vagues, si profondes, si pénétrantes, que pour peu qu elles vinssent à se prolonger, on en mourrait, sans pouvoir dire si c’est d’amertume ou de douceur.

Langage délicieux et véritablement enchanteur, où tous les anciens lecteurs d’Ossian auraient reconnu l’impression que leur faisaient les chants du Barde, et cette douceur énervante et cette saveur d’arrière-saison qu'aucun poète jamais ne leur avait fait goûter avant lui. Et lui-même,Renan, quand il s’attendrit sur cette race dispersée, étoultée sous des civilisations plus vigoureuses, quand il évoque ses grandeurs passées et en partie légendaires, et quand il déplore la disparition future des derniers restes du génie celtique, quand il répèteles paroles de Patrick à Ossian : « Les héros que tu pleures sont morts ; peuvent-ils renaître ? » ne rappelle-t-il pas en quelque façon l'attitude pensive et recueillie du Barde ; ne chante-t-il pas lui aussi le chant funèbre d’une race et de tout un monde glorieux ?

Il est possible également que Renan ait pensé à Ossian lorsqu'il définissait les caractères de l'épopée ‘. Les légendes ossianiques de l’Irlande ou de l’Ecosse offrent en effet un bel exemple de ces épopées qui se sont, suivant son expression,<« arrêtées en chemin ». Le critique constate chez Firdousi certaine tonalité générale et certains sentiments qui le rapprochent singulièrement du Barde de Morven. Cette ressemblance entre le grand poète persan et l’Ossian macphersonien est surprenante en effet, et ne peut manquer de frapper quiconque lit la grande traduction de Jules Mohl, pour peu que les passages les plus importants et le ton général des poèmes ossianiques soient restés dans sa mé-

1. Renan, Mélanges d'histoire et de voyages, p. 137: Le Schah Nameh (1877).

Les celtisants 879

. moire. Nous avons déjà cité Firdousi au début de cet ouvrage, à propos de Carthon. Renan note sa « notion mélancolique de la destinée humaine », sa « réflexion âpre et résignée » ; il cite cette phrase qui rappelle, ajoutons-le, de façon saisissante, un mot bien connu de Pindare : « Le monde n’est qu'un rêve qui passe, » Sans s’attarder à constater à quel point ce sentiment est commun à Homère, à Hésiode, à Pindare, à Simonide, et à tant d’autres venus après eux, Renan dit seulement que Firdousi offre la même poésie que celle des races celtiques, parce qu’il est indoeuropéen. Ce caractère commun devait frapper celui qui faisait des livres sémitiques son étude habituelle. Il nous explique la ressemblance que nous constatons. Firdousi n’a pas connu le légendaire Ossian, et n’a pas été connu de Macpherson. Mais celui-ci, qui savait ses classiques, et qui était homme, a trouvé des accents semblables par l’affinité des âmes et des races à ceux de l’auteur du Livre des Rois.

On s’attarderait volontiers à écouter ce penseur et ce poète. Il nous a ramenés chemin faisant du groupe des celtomanes chimériques à celui des celtisants savants et précis. Ceux-c1 rencontrent souvent Ossian sur leur chemin. Inutile de dire qu'ils le considèrent sous un jour tout différent, mais qui pourrait, si leurs travaux étaient plus connus du grand public, ramener sur lui l’attention. D’Arbois de Jubainville, qui s’est, comme on l’a vu, beaucoup occupé du cycle ossianique, a éprouvé le besoin, au cours de ses savants travaux, de refaire l’histoire du succès d’Ossian en Europe ‘. À vrai dire, il a un peu l’air de découvrir l’ossianisme. Il va jusqu’à citer entièrement le passage de Werther, y compris le morceau des Chants de Selma, dans la

traduction de Pierre Leroux. C'était, on l’avouera, noircir des pages pour peu d’utilité. M. Dottin, en rappelant les trois cycles héroïques irlandais, se borne à citer Fingal et Ossian *. M. Boivin cite l’entretien célèbre de saint Patrick avec, non pas Ossian cette fois, mais le druide Dublak?. Ce druide s’informe : « Où iront demeurer Finn et le grand

1. D’Arbois de Jubaïnville, Cours de Littérature Celtique, V, p. xvmi-

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