‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 460 sur 512 · XX VII · texte numérisé non relu

XX VII

2. G. Dottin, La Religion des Celtes, 1904, p. 8. 3. L. Boivin, La Bretagne et l’âme cellique, 1898, p. 51.

Ossian? — En enfer! » Telle est la réponse charitable de l’homme du nouveau Dieu,

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En dehors des celtomanes et des celtisants, nombreux sont ceux pour qui la voix de Cona ne s’est pas éteinte, Mettons d’abord à part les jugements de ceux qui ont des raisons particulières de s'intéresser à Ossian, ou dont l'admiration s’associe à une incurable naïveté. Saint-Geniès, qui prépare une grande traduction qui n’a jamais paru, croit à Ossian d’une foi totale et candide. Il le considère encore comme l’égal d’Homère et de Dante, comme « un de ces noms éternels qui ont traversé tous les siècles en triomphe ».1I1 constate que « son succès n’a point été altéré par les révolutions survenues dans notre littérature et par la lutte des classiques et des romantiques... Ossian, si bien apprécié du temps que le classique dominait, est réclamé par la poésie romantique dont le Nord de l’Europe est le berceau ». Sa conception de l’« Homère du Nord » est encore plus large que celle de M°° de Staël, à laquelle il se rattache. Pour lui, le succès d'Ossian est immense, absolu, légitime : il ne RER même pas les réserves Fe sceptiques. Nous avons vu Lacaussäde saluer en Ossian un des génies mères de l'humanité, et lui attribuer les caractères nouveaux de la poésie au xix° siècle, Dousseau, qui fait le voyage d’Ecosse pour fortifier et nourrir son admiration, est encore plus naïf. Ses éloges d’Ossian offrent une litanie de perfections. En fait de religion, le barde est supérieur à Moïse, à Homère, à Mahomet. Pour la conformité aux lois de l'épopée, il rendrait des points à Homère, et Aristote eût pu le donner pour modèle. Homère parle mieux «et surtout plus longtemps » ; Virgile est « plus habile, plus harmonieux » ; mais ce n’est qu’un « laborieux arrangeur ». Ossian, supérieur à tous deux, « ressent plus profondément » que le premier, et « l'emporte » sur le second « par les sens et par le cœur ». On voit que Dousseau s’inspire de Blair directement ou indirectement. Et, pour finir,

L’ « Irlande » de O’Sullivan 88:

cette fière proclamation qu’aurait signée Lamartine : « Nous ne doutons pas plus d’Ossian que de Corneille. » Il y a Juste un siècle qu’Ossian a fait son apparition en France, et l’on voit qu’il a encore de chauds, d’enthousiastes ee

‘tisans.

Il faut ranger dans la même catégorie nettement apologétique celui de tous les ouvrages publiés en France vers le milieu du siècle où Ossian tient la plus grande place : je veux parler de l’/rlande de O'Sullivan. Ce professeur d’anglais dans divers collèges de Paris, bien connu par ses éditions classiques et par diverses autres publications, paraît avoir possédé, à en juger par cet important ouvrage, avec un esprit vif et facile, une singulière incapacité à composer et à organiser. Son /rlande ‘ est le désordre même, comme on va le voir ; et cependant c’est un livre intéressant, riche de textes et de détails curieux. Et ce livre a joui d’une assez large diffusion : on le trouve dans les bibliothèques de province ; il figure dans de nombreux catalogues de collections particulières, et la qualité universitaire de son auteur lui a

. ouvert les bibliothèques de nos lycées où on le rencontre

fréquemment. Impossible de le feuilleter quelque temps

sans se trouver replongé dans le monde ossianique.

L'ouvrage se rattache au grand mouvement irlandais du commencement du siècle. Il est destiné à faire mieux connaître l’Irlande, et particulièrement sa littérature nationale. I comprend : un Précis de l'histoire d’Irlande ; un Essai sur les antiquités et la littérature irlandaise — qui est la confusion même,et qui abonde en idées bizarres,comme celle de voir du vieil irlandais dans le discours carthaginois du Pœnulus de Plaute ; on sait d’ailleurs que le celtique a la spécialité de susciter les rêveries linguistiques les plus étranges — ; enfin un appendice de 240 pages, sorte de recueil de Poésies des Bardes. Dans ces trois parties, Ossian joue un rôle im-

portant. L’Irlandais O’Sullivan sait à quoi s'en tenir sur

l’authenticité de « ces brillantes fables qui, sous le nom emprunté d'Ossian, ont pendant si longtemps ébloui et trompé l'univers ». Il a reconnu dans le Barde, avec tous ses compatriotes, le légendaire et national Oisin de l’Irlande, No-

1. D.O’Sullivan, Irlande, Poésies des Bardes, légendes, etc... 1853.

tons en passant que, plus avisé que plusieurs celtisants, O’Sullivan reconnaît que « les montagnards du Nord de l’Ecosse finirent par, s'approprier les héros et les chants irlandais ». Ailleurs cependant, pour vanter le mérite de

lOisin irlandais, O’Sullivan cite l’autorité de Blair et trans-:

crit ces phrases sentenciences et cicéroniennes dans lesquelles le grave docteur portait aux nues les sentiments et l’art de VOssian de Macpherson. L’auteur, qui a l’enthousiasme un peu confus et un peu diffus, fait flèche de tout bois : il mélange d’une manière déconcertante le traditionnel et le supposé. Et cependant son recueil a un double avantage.

D'abord on a pu lire par lui un morceau de poésie irlandaise qui complétait curieusement la légende et la figure d'Ossian. I1 donne La Chasse de Fingal dans une double traduction, l'une en vers anglais, et l’autre en prose française. Les strophes anglaises, du mètre traditionnel ‘de la ballade, suivent de très près le rythme du gaélique, dont cinquante strophes sont données à titre d'exemple. Le lecteur français, surtout s’il lisait un peu l’anglais, pouvait retrouver dans ces pages, mieux que nulle part ailleurs, l’impression des ballades originales que Macpherson avait si habilement exploitées et si dédaigneusement raillées. Il y découvrait, à travers la traduction « littérale » de Miss Brooke, le rythme vigoureux, bien scandé et martial, dont la prose de Macpherson avait retenu quelques caractères ; il y retrouvait tel tour familier au lecteur d’Ossian :. Patrick of the placid mien ; et l’accent de mélancolie, et le deuil au souvenir des gloires qui ne sont plus.

D'autre part, O'Sullivan citait une quantité considérable de passages de l’Ossian de Macpherson, qui prenaient ainsi plus de valeur rapprochés des textes irlandais anciens, et éclairés par ce rapprochement. Le nombre de ces morceaux est de 20 : ils comprennent 654 vers français et forment comme une anthologie ossianique dispersée à travers 500 pages du volume. Ces morceaux sont pour un tiers de Baour-Lormian, pour deux tiers ils sont empruntés à la version inédite d’ Hippolyte Taunay dont nous avons parlé dans le chapitre premier de ce livre.

Études historiques et critiques 883

Le milieu du siècle est particulièrement riche en études plus ou moins approfondies sur la question ossianique et sur les poèmes eux-mêmes. La plupart, sensibles à ce qui fait l’originalité du Barde, admettent qu'il y a un fond vrai dans ces poèmes, et que Macpherson n’a pas tout inventé dans les sentiments comme dans l’action. Ampère raconte la fraude de Macpherson ; « mais, ajoute-t-il, les matériaux

existaient ‘ ». Il n’a inventé ni le fond ni les mœurs. Tout

ce qu'Ampère ajoute des caractères propres de cette poésie, et qui la distinguent de toutes les autres poésies primitives (absence de religion, manque de détails sur la vie matérielle, etc...) suppose qu’en somme, pour lui, l’Ossian qu'il lit est d’Ossian. De même Edélestand du Méril *. Il examine la légende du combat du père et du fils et les principales formes qu’elle a reçues dans ‘plusieurs littératures.

À propos de Carthon, il traite dans une note de 400 hgnes

la question ossianique. Il n’admet pas que le texte de 1807 ait été retraduit sur l’anglais. Cette dissertation épisodique est un mélange assez curieux de faits précis et de raisonnements 4 priori. L’auteur ne croit pas qu'on puisse soutenir sérieusement l'authenticité, mais il ne nie pas la valeur des chants attribués au Barde. Même opinion sous la plume d'Eichhoff * ; après avoir fait la part du travail de Macpherson, il affirme que « cette élaboration si habile n'autorise nullement la critique à nier l’existence du barde, ni celle des chants traditionnels recueillis par l’interprète anglais ».

Beaucoup plus important est le travail d’Adolphe Pictet. Dans deux longs articles ‘ il examinait la question sous toutes ses faces. Bien informé autant qu'on pouvait l’être de son temps, sérieux, précis, solide, il faisait un grand

1. J.-J. Ampère, Les Bardes chez les Gaulois et chez les autres nations celtiques (Revue des Deux-Mondes, 15 août 1836).

2. Edelestand du Méril, Histoire de la Poësie scandinave, 1839, p. 428.

3. Eichhoff, Tableau de la Litlérature du Nord au moyen âge, 1853, p.102.

4, Adolphe Pictet, Les Poèmes ossianiques (Bibliothèque Universelle, Genève, octobre et novembre 1854). *

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