‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 461 sur 512 · ER SES · texte numérisé non relu

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effort pour dire en toute sincérité le dernier mot sur la question. Nul doute que ces pages n'aient exercé une grande influence sur le public éclairé qui lisait l’importante Revue de Genève. Après avoir rappelé la grandeur étonnante du fait de la révélation d’Ossian et de son succès, résumé les querelles qui s’élevèrent, et caractérisé les partis principaux, il estime que le moment est venu d'évoquer | l'affaire à nouveau. On a trouvé, dit-il, un diamant, et chacun l’admire; mais la moitié de ceux qui l'examinent prétend qu’il est faux. En matière de goût littéraire, qui sera le joaillier ? Il faut appliquer une méthode critique. Ossian même n'était plus qu’un nom au temps de Macpherson : aucun poème conservé ne remontait au delà du xm:° ou xiv® siècle ; voilà qui est entendu. Pour le reste, on a discuté dans le vide jusqu’à présent, faute d’avoir trouvé le nœud de la question, qui est celui-ci. Le texte gaélique de 1807 peut-il avoir été fabriqué après coup sur l’anglais de Macpherson ? Le critique va —et c’est là son tort — accorder la plus grande confiance à ce texte : il l’examine dans le plus grand détail, il en traduit en français de nombreux passages (probablement d’après le latin de Macfarlan) ; il le compare avec l’anglais de Macpherson en se plaçant successivement au point de vue du sens (c’est Macpherson qui a transformé le sens du texte, et non l'inverse), des épithètes et des images (l’affaiblissement, l’énervement sont toujours du côté de l’anglais), des embellissements de détail (c’est l'anglais qui renchérit sur le gaélique), de la versification, où abondent les allitérations (qu’il était impossible de multiplier à ce point dans une traduction faite sur l’anglais). Partout, l’indépendance du texte de 1807 et son caractère d’original par rapport à l’anglais lui paraissent chose démontrée. L’auteur continue en essayant de reconstituer ce qu'ont pu être les matériaux de Macpherson et quelle a dû être la nature de son travail. Je citerai sa réfutation de l’un des arguments les plus saisissants contre l’authenticité. Jamais, dit-on, des héros barbares n’ont des sentiments raffinés et chevaleresques comme ceux que Macpherson prête aux guerriers du 11° siècle. Très juste, dit Pictet; mais vous oubliez qu'avant de se trouver entre ses mains, ces poèmes qui circulaient depuis tant de siècles

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Études -histori ques et critiques 885

s'étaient profondément transformés ; c’est le moyen âge, la fin surtout de cette période, qui a inséré partout cette minutieuse courtoisie et cette sentimentalité idéaliste. La conclusion de l’auteur est malheureusement trop favorable à Macpherson, parce qu’il n’a examiné qu’un côté : de la question : c’est ce qui le rend, nous l'avons vu, si aigrement discourtois et injuste pour Villemain. D’après lui, Macpherson a travaillé avec sans-façon et très librement sur des poèmes dont le texte de 1807 nous offre une rédaction partielle, L'essentiel de ce qu'on admire en lui est ancien : « On ne peut que plaindre les dissidents : ils se sont privés d’une grande source de jouissances. »

La thèse opposée est surtout défendue par Philarète Chasles. Je ne sais si en 1850 il pouvait dire avec raison : « Beaucoup de personnes en France sont encore persuadées… qu’il a existé un certain barde sublime appelé Ossian !. » Pour combattre cette erreur, il lance un article de vingt pages * où il raille « Ossian le poète keltique et Macpherson son inventeur ». Non seulement dans la partie historique de cet exposé toutes les dates sont fausses, mais il est diffi-

cile d’accumuler plus d'erreurs énormes en peu de pages :

quelques-unes méritent le nom de mensonges, car l’auteur sait parfaitement qu'il invente ce qu’il dit, et que le naïf lecteur de la Revue le croira parce qu’il le supposera informé et consciencieux. Ce n’est rien de raconter que Macpherson a composé « une tragédie kelte avec chœurs » (et il ne confond pas avec le Caractacus de Mason, puisqu'il cite cette pièce) ; mais que penser du petit garçon qu’on paya « pour apprendre par cœur la traduction gaélique de quelques fragments » ? Chasles a inventé le florianisme de Macpherson, etiltient beaucoup à cette idée ; il le compare aussi à Gessner, à Crébillon fils et à Dorat ; il croit qu’il avait lu les romans de chevalerie du comte de Tressan, ce qui explique sans doute sa « poésie d'écran » et «le parfum musqué de

ses sauvages déserts ». Cet article marque le point extrême

de l’anti-ossianisme non scientifique et de l’inexactitude

1. Ph. Chasles, Etudes sur la littérature et les mœurs en Angleterre (1850 , p. 6.

2. Id., Les Pseudonymes anglais au XVIII: siècle (Revue dés Deux- Mondes, 1°* juin 1844).

brillante et spirituelle — ou qui veut l’être. Une seule phrase est à retenir : « On écrirait un livre, et un livre plein d’intérêt, sur l’influence qu’il a exercée en Europe. »

Ainsi tous ceux qui étudient sérieusement la question, sauf un bel esprit aussi présomptueux qu’ignorant, gardent quelque sympathie pour la poésie d’Ossian, Remarquons

toutefois que leurs études sont écrites avant 1860. Il en est

différemment des hommes de lettres qui ont occasion, pendant la même période, de juger Ossian et d'apprécier les raisons de son succès. Egalement mal informés de la question ossianique, ils ne peuvent que laisser parler leur goût personnel : et ce goût est tantôt favorable et tantôt défavorable au Barde. Certains, qui écrivent entre 1830 et 1850, aiment encore Ossian, ou tout au moins gardent le sentiment de l'intérêt qu’il a offert à leurs prédécesseurs. D’autres n’ont pour lui que mépris et risée.

Théry, par exemple, dont l’ouvrage est un plaidoyer pour la littérature idéaliste, paraît sentir encore profondément « ces graves et pénétrantes poésies » aux « inspirations si neuves, si introuvables pour les hommes d’aujourd’hui ‘ ». Bignan est sympathique à « ce caractère de mystérieuse mélancolie * >». Duquesnel trouve dans l’Hymne au Soleil, qu’il cite, « une force et un sentiment poétique admirables * ». Xavier Marmier n’a pas, que je sache, traité d Ossian : mais 1l devait le goûter, puisque Antoine de Latour lui offre un Ossian anglais avec ces mots : « En mémoire de mon père et du sien ‘ ». Un nommé Alfred de Bougy, né en 1816, cite Ossian entre Homère et Wace comme ayant su joindre l'harmonie des instruments à celle des vers *. Un sourd-muet considère les poèmes du Barde comme devant contribuer à l'éducation morale de ses frères déshérités. Le jeune sourd-muet liraOssian et Paul et Virginie,et y trouvera «les compagnons chéris et sympathiques de son isolement».

1. A.-F. Théry, De l'Esprit et de la Critique littéraires, 1832, 1, 344-345.

2. A.Bignan, Essai sur l’influence morale de la poésie, 1838, p.103 (note). 3. Am. Duquesnel, Histoire des Lettres au Moyen Age, 1842, IV, 98. . Bibliothèque de Pontarlier, fonds X. Marmier, N. 41.

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