‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 466 sur 512 · Figaro, 29 octobre · texte numérisé non relu

Figaro, 29 octobre

bien il est loin d'examiner la question sous son véritable jour ; troisièmement, combien, faute de se replonger, ne füt-ce que peu de temps, dans l'étude directe des poèmes attribués au Barde, on est devenu incapable de se représenter le genre d'intérêt qu'ils ont offert, la nature de l’émotion qu’ils ont excitée. Le premier point n’a pas besoin d’être démontré. Pour ce qui est du second, le chroniqueur ignore évidemment l'existence même du cycle ossianique de la légende irlandaise. Pour lui, Macpherson est un faussaire et un mystificateur achevé : sujets, noms, il a tout inventé. Ceux qui auront pris la peine de lire l’Inéroduction de cet ouvrage auront vu qu'il n'en est pas tout à fait ainsi. Enfin, il est un peu trop commode et un peu trop simple d’attribuer le succès d’Ossian, en France par exemple, à je ne sais quel caprice incompréhensible de la mode, attirée par des noms sonores et un décor impressionnant. Ni Turgot, ni M”° de Staël, ne se sont contentés de roucouler lesnoms de Malvina et d’Agandecca qui paraissent si ridicules au spirituel chroniqueur. D’autres et de plus fortes raisons les intéressaient à Ossian. Etceux même que le sentiment seul attachait aux chants du Barde, Diderot, Chateaubriand, Lamartine,y trouvaient certain charme intime et profond que les pages qui précèdent ont peut-être contribué à dégager. Certains critiques trouvent aisément ridicules tous les sentiments qui ne sont pas ou qui ne sont plus les leurs. Il est plus difficile sans doute, mais il est peut-être plus courageux, et il est à coup sûr plus juste, d’essayer de comprendre avant de juger. On se trouverait alors moins loin de ces manières de sentir et de penser qu’on ne se le figurait d’abord : en descendant au fond de soi-même, on y apercevrait des instincts identiques sous la différence de l’expression et du style ; on cultiverait alors ce bien précieux, la sympathie. On n’écrirait pas, par exemple : « Le prodige... n’est pas que l’ossianisme ait péri, mais qu'il ait pu naître et bouleverser plusieurs générations. » On ne dirait pas : « Aujourd’hui, quelqu'un qui s’aviserait de lire Fingal ou Témora,ou même La mort de Cuthullin, donnerait à sa famille de sombres angoisses.» Persuadé qu’il n’y a pas de prodige en histoire, on chercherait à expliquer, et pour expliquer à comprendre, et pour comprendre à con-

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naître, qui amènerait à sentir, et peut-être à aimer.

‘Au même genre que l'étude historique d'Arvède Barine et le brillant résumé de Henry Roujon appartient le chapitre que M. Augustin Thierry consacre à Ossian dans ses Mystifications littéraires *. Lui aussi se sert surtout de B. Saunders. Le plan de son ouvrage ne comporte pas l’étude morale et littéraire de l’ossianisme : on ne peut donc lui reprocher d’avoir passé sous silence les vraies raisons du succès du Barde en France. Cet exposé agréable, qui amplifie parfois avec quelque imagination les données fournies par l’auteur anglais, ne renferme aucune allusion qui permette de croire que l’auteur a commencé par lire Ossian. On ne doit pas s'attendre non plus à trouver la confidence d’impressions personnelles dans l’article de M. Raoul Rosières ?, dont nous avons discuté certaines conclusions ; ni dans la très attachante lecture de M. Henry Lemonnier *, que ses études sur le tableau de Girodet ont invité à lire Ossian pour la première fois, et qui — je me permets de rapporter ici ses propres paroles — a trouvé dans les poèmes du Barde, même à travers la version infidèle de Le Tourneur, de la grandeur, du charme, une vraie poésie qu’il n’y aurait jamais soupçonnée. L'auteur d’une Littérature portugaise rapproche Ossian et Homère de Camoëns comme poètes de la mer‘. Un autre lui donne une place parmi les grands poètes de l'humanité, et lui consacre deux pages un peu générales et vagues ”*. Des curieux s'inquiètent de l'origine véritable de ses poèmes et du fameux manuscrit de Douai, sans qu’on apporte à leurs doutes aucune réponse satisfaisante‘. Un journaliste normalien le prend pour type du genre de poètes opposé à ce que fut Victor Hugo. Celui-ci, régulieret ponctuel dans son travail, n’était pas du tout « un barde fatal et frénétique, un type dans le genre d’Ossian' ».

1. Augustin Thierry, Les grandes Mystifications litléraires,1911,p.1-24,

2. Revue Bleue, septembre 1883, et Recherches sur la poësie contemporaine, 1896, p. 103-105.

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