Gustave Téry dans Le Journal du 17 octobre
Le rédacteur d’un Guide, vantant la «Suisse Normande », écrit : « Ossian eût aimé nos rocs, nos sapins à l’âpre mélodie .… »
Nous avons vu Renan justifier l’oubli où est tombé Ossian par la découverte de l’inauthenticité, la seule valeur de l’œuvre littéraire étant une valeur historique. Cette idée est reprise par M. Anatole France, qui se sert de l'exemple du Barde pour montrer à quoi tient l’estime des hommes : « Ossian semblait l’égal d'Homère quand on le croyait ancien. On le méprise depuis qu’on sait que c’est Macpherson *. » Ainsi présentée, l’idée paraît la boutade d’un scepticisme ironique. Elle reprend sa valeur entre les mains de deux autres auteurs. M. Charles Lalo approuve Renan d’avoir donné le cas d’Ossian comme exemple d’une loi nécessaire : « L'idée de son authenticité, c’est-à-dire d’une production spontanée par un milieu primitif, est partie constitutive de la beauté d'Ossian. Qu’on enlève cet élément, et l’essentiel de la beauté disparaîtra. Quoi de plus juste *? » — J’avoue, pour ma part,ne croire guère aux productions spontanées, même dans les milieux primitifs. Quel Pasteur viendra nous délivrer de la génération spontanée en littérature ? — M. Paul Stapfer ‘ suit et approuve Renan et M. Lalo. L'auteur de plusieurs études fines et délicates sur la destinée des livres et les vicissitudes de la renommée littéraire ne pouvait manquer de réfléchir sur le cas d’Ossian. Son aventure, ditil, « vint un jour révéler aux gens de lettres abasourdis à quel point la beauté poétique est chose relative ». Etait-ce une raison pour ne l’admirer plus ? « Oui, c'était une raison; mais il a fallu du temps pour le comprendre. » Cette chute soudaine « est une chose parfaitement raisonnable et juste » ; elle démontre que « le beau n’est pas une qualité purement intérieure à l’œuvre qu'on admire, et capable par conséquent de subsister dans l’isolement de cette œuvre considérée en soi ». Le beau est l'expression d’un rapport. « Pour qu'Ossian soit beau, il faut qu’il soit authentique, c’est-à-dire spontané, c’est-à-dire primitif. »
. Guide du Touriste dans le Calvados, p. 117. . Anatole France, Le Jardin d’Epicure, p. 224. . Ch. Lalo, Introduction à l’Esthétlique, 1912, p. 231-232.
4. Paul Stapfer, Dernières variations sur mes vieux thèmes, 1914, p.55 sv L'article est daté de décembre 1912.
Dictionnaires et Encyclopédies 899
I est enfin assez instructif, et c’est par là que se terminera tout naturellement cette longue enquête, d'examiner d’unepart ce que savent d’Ossian les principaux dictionnaires ou encyclopédies en vogue au cours du xix° siècle, d’autre part ce que disent de son influence en France quelques-uns - des traités ou manuels d’histoire littéraire les plus accrédités. On verra ainsi la critique, encore attentive au début, devenir du dédain, de l’insouciance, de l'oubli, accompagnés sou- - vent d’une remarquable ignorance ;et la ruine de l’authenticité entraîner avec elle la chute complète, non seulement de toute admiration, mais de tout intérêt,et même de toute curiosité. Il est évident que ni les faiseurs d’articles de dictionnaires, niles auteurs de manuels n’ont pensé, les premiers par une hâte bien naturelle, les seconds parce que cette curiosité eût semblé dépasser le cadre qu’ils s'étaient tracé, à retrouver, par la lecture même superficielle des poèmes ossianiques, une partie au moins des impressions ou des sentiments que ces poèmes avaient fait naître.
On peut faire commencer la série à la Biographie Universelle de Michaud ‘,où Lefebvre-Cauchy donne un article de pur style poncif : « belle et sensible Malvina.. Il mourut chargé d’infortunes et d'années... » et plein d’erreurs: trois en une phrase. Le même article est reproduit presque identiquement dans l’édition in-4. Nous sommes encore dans la période de l’admiration pleine et sans réserves. Même note dans l'Encyclopédie des gens du Monde, qui a des termes pompeux et enthousiastes *. Une note intermédiaire est donnée par Philarète Chasles, que nous avons vu déjà ennemi du Barde. Dans deux articles différents #, qui abondent en erreurs et en contradictions, il se montre froid sur le mérite de ces poèmes, tout en racontant avec un détail incroyable