‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 47 sur 512 · Né à Avignon · texte numérisé non relu

Né à Avignon

sement si intéressant que Fréron publie en entrant en fonctions ‘ et la longue Préface de Deleyre* où se montrent également les meilleures intentions, le Journal Etranger est en somme peu intéressant. Est-ce l’effet d’un goût trop timide chez ses « auteurs » ? est-ce le manque de correspondants prompts à leur adresser les livres nouveaux, ou de collaborateurs capables d’en faire des « extraits » ? Toujours est-il que les nouveautés intéressantes, que les œuvres, de valeur manquent, et sont remplacées par des pauvretés. Sans doute, le panorama littéraire que le Journal déploie devant les yeux est très vaste; trop vaste même : il comprend, sous la direction de Fréron, non seulement de l'italien, de l’espagnol, de l'anglais, de l'allemand, mais du hollandais, du chinois, du groënlandais (texte et traduction). Mais il eût mieux valu se limiter davantage et choisir des morceaux plus intéressants. Ceux qu'il donne sont généralement tirés des journaux étrangers, des magazines ; on y trouve de l’histoire naturelle, un peu de politique, des observations morales dans le genre du Spectator. La littérature y est surtout représentée par des biographies de poètes anglais, quelques comptes-rendus d'ouvrages — mais ce sont des rééditions de Gray et de Pope — des nouvelles, de courts poèmes, des scènes tirées de Gottsched, de Gellert, de Klopstock, de Zacharie, de Gray — celui-ci traduit de façon très plate et inexacte — de Métastase, etc.

D'ailleurs, si les premiers rédacteurs du Journal se montrent timides ou maladroits en fait de littérature étrangère, c'est que leur point de vue, avec des apparences de liberté, reste très étroit. Fréron trace dans son Avertissement de 1755 un tableau rapide et intéressant des progrès accomplis en France « depuis quarante ans » dans la connaissance des littératures étrangères. Il fait remonter à Voltaire et à La Place l’origine de ce grand mouvement. Ce morceau est d’ailleurs très curieux, parce qu'il brosse un panorama de la littérature universelle telle que Fréron pouvait la connaître ou la soupçonner. On y voit figurer, outre les nations occidentales, la Turquie, la Perse, l'Afrique, la Chine, le Japon, l'Amérique. Mais qu’on y prenne garde :

1. Journal Étranger, septembre 1755, p. 1-10. 2. 1b., novembre 1756, p. 1-xxvi.

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l’idée maîtresse du critique reste absolument, étroitement classique. Ce qui l’intéresse dans cette diversité même, dans ce spectacle bariolé, ce n’est pas la variété des âmes, des idées et des styles, c’est l’homme permanent et pareil dans tous les siècles et sous toutes les latitudes. Il cherche en quoi tant d'écrivains si divers se ressemblent, et il trouve le fondement de cette ressemblance dans les sentiments généraux qui les animent tous, étant inhérents à la nature même de l’homme. Ce cosmopolitisme apparent n’est en somme qu'un humanisme élargi. Tout ce qui sera trop particulier devra être éliminé, comme n'’intéressant pas l’homme, Au contraire, on fera ressortir avec complaisance les productions les plus éloignées de nous et les plus diverses entre elles, pourvu qu’elles étayent d’arguments inattendus et d’autant plus précieux les saines doctrines classiques, pourvu qu’elles démontrent que l’esprit humain étant toujours et partout le même en son essence, les mêmes règles valent pour tous les temps et tous les pays. Par exemple, on devrait traduire les tragédies chinoises, ou les pièces des « Tunquinois », qui ont « une passion extrême pour la comédie ». Voici pourquoi : « On dirait que ces peuples, qui probablement (sic) ne connaissent pas même de nom les règles d’Aristote, ont eu le bon esprit de comprendre qu’une action dramatique ne doit pas durer plus de temps qu’une révolution du soleil. » La règle des vingt-quatre heures observée à Hanoï ou à Haïphong quand des impertinents l'attaquent à Paris, quel triomphe pour les saines doctrines !

Avec Arnaud et Suard,le Journal Etranger va prendre une attitude beaucoup plus libre et décidée. Il étend moins loin le cercle de ses prétentions, mais il offre à ses lecteurs une nourriture infiniment plus substantielle et plus agréable. La littérature et les beaux-arts y tiennent presque toute la place. On y trouve encore bien des inutilités et du remplissage ; mais de plus en plus, dans ce bref espace de temps (1760-1762), le Journal se présente comme une revue littéraire de l’étranger ; les articles, traduits presque tous de l’anglais ou de l'italien, sont généralement neufs et intéressants. La seconde découverte des Nuits d’Young, celle du comte de Bissy (février 1762), devait avoir pour notre littérature d'importantes conséquences. Mais aucune nou-

veauté n'était comparable à la nouveauté que fut la révélation d'Ossian.

En 1760, Turgot avait trente-trois ans. Peu d'hommes de son temps marquaient un intérêt plus attentifet plus réfléchi pour les époques et les monuments littéraires les plus éloignés des mœurs du siècle et de l’esprit français. Un amour ardent de l’étude, une curiosité sérieuse qui voulait remonter en toute matière aux sources et aux textes, l’avaient conduit à Joindre, dans les travaux de sa jeunesse, aux langues classiques plusieurs langues modernes ou moins connues : il possédait, nous dit-on, le latin, le grec, l’hébreu, l’anglais, l’italien, l’allemand ‘, Ce qu’il voulait atteindre dans tant d’ouvrages divers qu’il lisait et qu’il traduisait en partie, c’était l’original, le différent, le spécifique ; et il le voulait de toute son énergique et patiente

volonté. L’élargissement des idées littéraires, la croyance .

qu’il existe plusieurs manières de sentir et de réaliser le beau, que le xvinr° siècle français ne connaissait pas, ou ne pouvait, ou ne voulait goûter, la recherche de ces beautés d’un ordre nouveau et d’une saveur inconnue, font de lui à cet égard un remarquable préromantique. Surtout il devine qu’au delà des bornes étroites des genres traditionnels, il peut, il doit y avoir des genres nouveaux, inédits chez nous, et dont la connaissance rendrait de la sève à notre poésie épuisée. Ce n’est pas encore la négation des genres littéraires, mais c’est un acheminement, et nous ne sommes qu’au milieu du xvin siècle. « Je crois, dit-il, que les communications entre les différentes nations de l’Europe leur serviraient vraisemblablement à persuader à chacune d’elles qu’il peut y avoir des genres admissibles sur quoi elles ne se sont pas exercées *, »

1. Œuvres de Turgot, t. I : Mémoires sur la vie, l’administration et les ouvrages de M. Turgot (par Dupont de Nemours), p. 1-15.

2. Œuvres, IX, 156 : Préface de la traduction de la Mort d’Abel dans la première édition.

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Turgot a donc beaucoup traduit. Il traduit pour luimême, pour son propre plaisir ; non pas, comme tant d’autres, pour faire vivoter une gazette ou par spéculation de librairie. « Tout ce quil trouvait d’agréable et d’utile dans les écrivains étrangers, il aimait à le faire passer dans notre langue ‘. » Il traduisait Shakespeare, Addison, Johnson, Hume, Klopstock, Gessner, Guarini et le Cantique des Cantiques, aussi bien que Cicéron, César, Sénèque, Tacite, Ovide, Horace, Tibulle, Virgile, ces trois derniers en vers français *. Mais ce qui faisait son originalité la plus tranchée, c'est la fidélité qu’il apportait à ce travail.

M. Turgot, à aucun égard, n’a jamais eu de principes relâchés. Ceux de l’art de traduire, tel qu'il le concevait, tel qu'il l’a pratiqué, sont extrêmement sévères. Il se moquait des traductions qu’on appelle libres, et leur refusait le titre de traductions. Les traductions littérales lui paraissaient l’unique moyen de faire bien connaître, non seulement les pensées, mais le tour d'esprit de l’auteur, et le caractère de la langue dans laquelle il écrivait. Celles que M.Turgot a faites ne sont pas de simples estampes, ce sont de véritables contre-épreuves. Il disait quelquefois : « Si Je veux vous montrer comment on s'habille en Turquie, il ne faut pas envoyer le doliman à mon tailleur pour m'en faire un habit à la française. Il faut que je mette l’habit turc sur mes épaules, et que je marche devant vous *. »

Nous avons un autre témoignage qui corrobore celui de Dupont de Nemours: Saint-Ange racontait, nous dit son biographe‘, que lorsqu'il traduisait sur les conseils et sous la surveillance de Turgot, protecteur de ses débuts littéraires, celui-ci se montrait difficilement satisfait, tant il tenait à l'exactitude littérale ; tandis que La Harpe, son autre protecteur, l’engageait dans une voie opposée, et « voulait qu’il rendit l'effet poétique de la pensée ».

Non seulement Turgot exigeait des autres et de lui-même une scrupuleuse fidélité à toutes les nuances du sens ou de l’image, mais il se résignait difficilement à délayer en prose

1. Dupuy, Éloge de M. Turgot, dans Histoire et Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Leltres, XLV, 127 (1793),

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