‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 54 sur 512 · Correspondance de Grimm, IV, 494 (décembre · texte numérisé non relu

Correspondance de Grimm, IV, 494 (décembre

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. — ou serré de plus près le texte, ou amélioré la langue. Cela -est insignifiant, et ces deux ou trois pages sont, en somme, de Diderot. Nous savons que ce n’est pas la seule contribution - anonyme qu’il ait fournie aux journalistes. Voici quelques lignes de sa traduction : on verra tout à l’heure qu’elle est assez exacte.

Quelle est la voix que j'entends? Cette voix est douce . comme le vent frais dans les ardeurs de l’été .. Je ne suis point assis à l’abri des bruyères dont le vent agite et courbe la cime... Je n’entends point le bruit de la fontaine du rocher. Loin de Vinvela, loin de toi, je suis les guerres de Fingal. Mes chiens ne me suivent plus, je ne marche plus sur la montagne, je ne te vois plus du sommet de la colline, portant tes pas légers le long des bords du ruisseau de la plaine, brillante comme l’arcen-ciel, belle comme l’astre de la nuit, lorsqu'il peint son image sur les flots de la mer du midi.

On remarque l'allure plus large, le rythme plus ample du français, qui donne volontiers un tour périodique et oratoire à ce qui dans l’anglais est bref et haché. Les membres de la phrase anglaise sont à peu près de même longueur; souvent ils s’assemblent d'eux-mêmes en quatrains ; on dirait des fragments de bällades dérimées. Diderot est plus souple et plus éloquent : la suspension, l'anaphore, l’arrondissement de la période quand elle approche de son terme, les procédés de l'écrivain de métier se présentent instinctivement sous sa plume. Joignez-y la suppression forcée du mot composé (fair-moving)ou de l’expression poétique (he bow of heaven), la périphrase (l'astre de la nuit: the moon) et la paraphrase(/e vent frais dans les ardeurs de l'été: the summer wind). — Le traducteur va jusqu’à ajouter un développement : à l'abri des bruyères dont le vent agite et courbe la cime représente by the noddingq rushes. Ce sens est inexact, car rush veut dire jonc et non bruyère ; et impossible, car le vent courbe les joncs, mais n’a que peu d'action sur les bruyères. Diderot avait d’ailleurs écrit d l'ombre des bruyères, ce qui était un peu fort. Il y a des bruyères presque arborescentes dans le Midi, mais non en Ecosse ; et Diderot n’en avait sûrement jamais vu. Suard, en corrigeant à l’ombre par à l'abri, n’a guère amélioré

cette invention malheureuse. Nous nous expliquons maintenant que Diderot, éloquent, sensible, aisément déclamateur, ait en somme prêté à Ossian son style plutôt qu'iln’a pris le sien ; et ce sera le cas de presque tous les traducteurs.

On peut se demander si les trois morceaux qui suivent sont également de la façon de Diderot. C’est assez probable. Grimm semble présenter la chanson erse qu’il insère comme la première d’une série qu’il a devant les yeux. Si Diderot a traduit davantage, c’est peut-être ce que nous lisons dans le Journal Etranger. L'examen de la traduction du second morceau ne donne pas de résultats certains, l'échantillon étant peu considérable, et nos moyens d’une insuffisante précision. Cependant des omissions et des additions, des libertés d'interprétation, des erreurs qui proviennent d’une lecture trop rapide et que Suard ne commet pas, une surtout qui change le sens de tout un passage * : tout cela rappelle le travail précédent, et semble porter la signature, de Diderot. Quant au troisième morceau, Diderot, en en citant deux passages dans sa lettre à M'° Volland, prouve qu’il l’a compris dans sa traduction. On ne peut rien affirmer en ce qui concerne le quatrième, d’un genre tout diftérent.

Le caractère commun des fragments traduits par Diderot, c’est d’être des poésies lyriques. Lui-même et Grimm les appellent des chansons, et l’on pourrait dire des chansons d'amour. Le mot était juste : c’est ainsi que MM. Croiset l’emploient pour désigner les courtes odes amoureuses du lyrisme lesbien. Mais il n’a pas fait fortune à propos d’Ossian : il paraissait mal choisi, il évoquait au xvur° siècle un rythme plus marqué, un sentiment plus simple et plus gai. Mais ce sont bien des Lieder : ils ont du Lied la grâce vague et poétique de l’expression, les fréquentes répétitions, le tour elliptique de la phrase, la simplicité monotone du sentiment ; 1l n’y manque qu’une chose, la vérité, qui n’apparait que çà et là, lorsque Macpherson s’est appuyé sur d’anciennes ballades. Diderot, Grimm et Suard ont senti, comme

1. Winter-house, qui dans Ossian désigne le tombeau, est traduit par

cabane d’hiver ; par suite, I am pale un the tomb devient Je descends dans le lombeau, etc...

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Turgot, que le véritable intérêt des poésies erses était dans leur simplicité même, dans ces sincères effusions de sentiments élémentaires au sein d’un paysage grand et simple. Ils retrouvaient là, ou ils croyaient retrouver, à l’état pur, à l’état original, ce que les poètes et les romanciers depuis tant de siècles avaient repris, développé, embelli, enrichi, et peut-être dénaturé ou corrompu : les sentiments premiers de l'humanité, la joie et la douleur, l’amour et le deuil, s'exprimant avec une monotonie précieuse, puisqu’elle venait de la nature même ; s’exprimant directement, sans l'intervention d’un artiste et d’une forme d’art, par la strophe alternée, par le soliloque d’un cœur aux aboïs, par la méditation réêveuse. Ils sentaient aussi que les meilleurs poèmes du recueil étaient les plus courts ; et dans cette première période, où la base reste les Fragments de 1760, on a la chance de ne rencontrer que des effusions lyriques, souvent dialoguées, assez brèves d’ailleurs, et point encore de poèmes, point d’épopées. C’est le caractère essentiel de toute cette première période de la révélation ossianique. Pour Diderot en particulier, l’on comprend qu'il se soit laissé toucher par cette poésie nouvelle. D'abord, il trouvait dans les chansons erses une sauvagerie très poétique. « La poésie, disait-il, veut quelque chose d’énorme, de barbare et de sauvage. » Le vrai poète préférera aux décors gracieux « l'horreur d’une nuit obscure. le sifflement ininterrompu des vents. la promenade parmi des ruines. le creux ignoré d’une roche déserte !, » Et ailleurs : « Qui estce qui mêle sa voix au torrent qui tombe de la montagne ? Qui est-ce qui sent le sublime d’un lieu désert ? Qui est-ce qui s’écoute dans le silence de la solitude * ? » C’est le poète selon Diderot, et c’est Ossian. On pourrait dire qu'il a pressenti Ossian avant de le connaître. De plus, il n’était pas ennemi du vague et de l’inconsistant. Il aimait qu’un ouvrage eût besoin de lui pour le compléter ou même le dépasser : « Une esquisse, disait-il, nous touche souvent plus qu'un tableau *. » Et les esquisses écossaises ont dû l’émou-

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