Dorval et moi, Second entretien
3. Cité par M. Paul Stapfer, Les Réputations liltéraires, I, 203. Je n’ai pu retrouver le passage dans Diderot.
voir plus que les tableaux achevés de l'art classique: « C’est l’histoire, continuait-il, des enfants qui regardent les nuées, et nous sommes tous enfants plus ou moins. » Comme un enfant qu’il était à certains égards, il s'est plu à rêver en regardant les nuées calédoniennes. Et puis, ces grands sentiments simples, exprimés avec redondance, avec émotion, avec beaucoup de soupirs, de larmes et d'exclamations, émeuvent sa sensibilité aisément larmoyante. De même que Greuze, Ossian lui offre des scènes toutes faites, avec lesquelles sa prompte imagination sympathise aussitôt ; un pathétique en dehors, auquel l’esprit n’a plus rien à ajouter, qui s’impose presque physiquement par des moyens assez rudimentaires, mais d'autant plus certains. Les natures fines et réservées veulent avoir le choix de leurs plaisirs et de leurs émotions ; elles n’aiment pas qu'on les contraigne à rire ou à pleurer. Diderot est de ceux qui vibrent à la peinture de genre, à certaine musique, à certaine poésie, au pathétique tout fait et un peu gros. Pendant quelques semaines, Ossian a été son homme : on a vu comme il se pâme à ses moindres beautés.
Il est probable, comme l’admet M'* Tedeschi ‘, que cet enthousiasme a été communicatif, et que sans compter Grimm, M'e Volland, Saint-Lambert et M»° d’Houdetot,bien d’autres personnes en ont entendu la débordante expression ; mais je ne trouve pas de textes qui m’autorisent à affirmer, avec l’auteur italien, que l’on se passait les traductions des Poésies Erses, qu'on en donnait lecture dans les salons ; encore moins qui me permettent de définir le genre d’attrait qu’elles exerçaient. Ce sont des hypothèses séduisantes et qui n'ont rien d'invraisemblable ; mais ce ne sont que des hypothèses.
Les encouragements, en tout cas, ne devaient pas manquer à Suard pour continuer son œuvre. « En attendant, dit Grimm en décembre 1761 *, que le poème de Fingal nous arrive de Londres, M. Suard se propose de traduire le recueil entier des poésies erses. » Nous avons vu que Suard avait déjà devant lui ce Fingal anglais dès le début du