‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 58 sur 512 · Correspondance de Grimm, V, 67 (avril · texte numérisé non relu

Correspondance de Grimm, V, 67 (avril

pas moins rares ni moins touchants. Que d’héroïsme, que de vertu,que de délicatesse, que de tendresse pure ! que le courage yest noble et désintéressé, que l’amour y est chasteet

délicat ! Avec quels ménagements la pudique Oïthona avoue .

à celui qu’elle aime jusqu'où s’est portée la rage du cruel Dunrommath, et ce qu’elle appelle noblement « la chute de sa réputation »! À vrai dire, Oïthona, Dar-thula, Comala n’ont pas beaucoup de relief; elles ne sont pas taillées dans la pleine humanité vivante ; elles n’ont ni chair ni sang ; ce sont de pâles vierges de rêve, brouillards parmi des brouillards ; mais ce vague même des personnages est propice à l’imagination. Telle d’entre ces amantes n’est guère qu’une silhouette, une voix, un geste ; le lecteur n’en sera que plus à l'aise pour lui donner les traits que son cœur a rêvés.

Le décor n’a pas non plus gagné en précision depuis les

indications sommaires que contenaient les premières Poésies :

Erses traduites dans le Journal. Mais nous assistons dans Conlath et Cuthona à une de ces nuits d’orage et d’effroi qui unissent souvent dans Ossian la colère de la nature au crime ou à la douleur des hommes.

La nuit était orageuse, les chênes descendaient en gémissant de leurs collines ; la mer roulait dans les ténèbres sous les vents, et les vagues mugissantes grimpaient contre nos rochers ; l'éclair brillait souvent, et laissait apercevoir la fougère desséchée. Nous sommes dans la sombre I-thona, entourés de la tempête! Les flots élèvent leurs têtes blanchies au-dessus de nos rochers, et nous tremblons au milieu de la nuit.

La tempête apaisée, la terre reprend son sourire, son pâle sourire du Nord, les objets leurs couleurs, et l’homme se sent revivre.

Regarde, la mer est apaisée ; la clarté grisâtre du matin brille sur nos rochers; le soleil s’avancera bientôt de son orient dans toute la pompe de sa lumière.

Il y a dans Conlath et Cuthona un vague ressouvenir de la vraie campagne irlandaise :

Les cinq petits poèmes de 1762 199,

Ullin ! que tes vallées et tes collines de gazon sont agréables ! le silence environne tes courants bleuâtres, et le soleil couvre tes campagnes.

Ce tour exclamatif et direct est fréquent. Ossian, qui garde presque constamment la parole, a l’habitude, qu’il raconte ou qu'il évoque, d’apostropher directement les hommes ou les choses ; et c’est là un trait caractéristique du style ossianique. Ce procédé n’est pas pour déplaire à un siècle qui volontiers déclame, invoque, apostrophe, même dans les matières de raisonnement. Mais ce qui est plus frappant dans les poèmes qui se publiaient en 1769, c'est l’apostrophe aux éléments :

Pourquoi roules-tu tes vagues blanchissantes d'écume, Ô mer bruyante d’Ullin ? Pourquoi mugissez-vous sur vos ailes sombres, tempêtes éclatantes du ciel ? Orages, croyez-vous retenir Nathos sur le rivage ? Non, enfants de la nuit, c’est son courage qui l’y retient...

Ailleurs, c’est le vent que Fingal invoque (Lathmon). On sait combien le procédé sera caractéristique du romantisme européen. Nous le retrouverons bientôt dans Werther. Mais ce texte de Dar-thula et quelques autres analogues appartiennent aux débuts d'Ossian en France, et acquièrent par là plus de valeur dans l'histoire du préromantisme.

Parfois l’apostrophe aux éléments est plus poussée, et devient une véritable invocation. Dar-thula s’ouvre par une invocation à la lune qui annonce l’apostrophe à l'étoile du soir, des Chants de Selma, et l'hymne au soleil, de Carthon, morceaux que l'on n'a pas encore traduits à cette époque.

Que tu es belle, fille du ciel ! Que le silence de ta face est doux ! Tu t’avances pleine d’attraits ; les étoiles suivent tes traces bleuâtres vers l'Orient. Les nuées se réjouissent en ta présence, Ô Lune ! et ta lumière éclaire leurs flancs obscurs. Qu'est-ce qui peut t’égaler dans le ciel, fille de la nuit ? Les étoiles, honteusesen ta présence, détournent leurs yeux verdâtres et étincelants..… Où te retires-tu à la fin de ta course, quand l’obscurité vient couvrir de plus en plus ton visage ? As-tu ta. demeure comme Ossian ? Habites-tu dans l’ombre de la tristesse ? Tes sœurs sont-elles tombées du ciel ? Celles qui se ré-

jouissaient avec toi dans la nuit, ne sont-elles plus ?... Ah! sans doute elles sont tombées, lumière charmante, et tu te retires souvent pour pleurer. Mais une nuit viendra où tu tomberas toi-même, et où tu quitteras tes sentiers azurés dans le ciel. Les étoiles élèveront alors leurs têtes verdâtres ; celles qui étaient honteuses en ta présence, se réjouiront. Tu es maintenant revêtue de toute ta lumière ; sors de tes portes et regarde dans le ciel ; perce ce nuage, ô vent, afin que la fille de nuit puisse se montrer ; afin que la cime des montagnes hérissées soit éclairée, et que l'Océan roule ses ondes bleuâtres dans ta lumière.

Cette invocation est l’un des morceaux les plus achevés du genre ossianique ; elle dut frapper en 1762, et plus tard elle fut souvent imitée. On y trouve une imagination d’espèce assez rare, qui prête la vie aux astres, et qui fait d’eux des personnages doués de sentiments et de passions, une poésie sidérale qui était neuve et qui plut.

La nature n’est pas vide dans ces poèmes : si un Dieu ne la gouverne pas, si des dieux n’y habitent point, les espaces aériens sont du moins parcourus par les ombres des morts. Cette fantasmagorie ne se montrait pas encore dans les premiers poèmes traduits : on n’y trouvait que de vagues allusions à des ombres vagues. Mais, dans les

poèmes de 1762, cet aspect particulier du monde ossianique

se révèle, et prend tout de suite une certaine importance. Lorsque Oïthona apparaît en songe à Gaul, fils de Morni, pour lui faire connaître son triste sort, on peut ne voir là qu’un artifice classique, le songe, une des machines épiques ou dramatiques les plus usées. Mais dans Dar-thula on trouvait pour la première fois une véritable incantation aux ombres des héros :

Je chantai : Sortez de vos nuages, esprits de mes pères! sortez, faites voir les sillons rougeâtres de votre course terrible, et venez recevoir le héros expirant, soit qu’il vienne d’une terre éloignée, soit qu’il s'élève du sein agité de la mer. Apprêtez sa robe de brouillards et sa lance formée d’un nuage; placez à son côté un météore à demi éteint, sous la forme de l'épée du héros, et que son air soit aimable, afin que ses amis puissent se réjouir en sa présence. Sortez de vos nuages, m'écriai-je, esprits de mes pères! sortez...

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Les premiers lecteurs de ce passage ignoraient pour la plupart qu'il est fort mal traduit, avec deux contre-sens au moins : car Ossian demande aux esprits de « se pencher » (bend), et non de sortir des nuages ; et surtout il faut un rare mélange d’audace et d’ignorance pour traduire /ay by « laissez de côté », par faites voir. Tout au plus ces lecteurs pouvaient-ils trouver niais l'air aimable que doit avoir le héros dans son nouveau séjour, même si l’anglais justifie en partie cette traduction (/et his countenance be lovely).

Surtout Conlath et Cuthona servait à faire mieux connaître cette bizarre et nouvelle superstition. Ce poème n’est à vrai dire qu’un long dialogue d’ombres. Si Ossian ne voit pas l'ombre de Conlath, qui vient de lui parler, ce n’est pas que cette ombre soit complètement immatérielle, c’est tout simplement qu’il est aveugle.

Q si mes yeux pouvaient te voir assis sur ton nuage ! Es-tu semblable au brouillard de Lano, ou à un météore à demi éteint ? Qu'est-ce qui forme les franges de ta robe ? De quoi est fait ton arc aérien? Mais il est parti sur son tourbillon comme l’ombre du brouillard...

Et ailleurs, ce sont les « robes de brouillard », les « ombres de mes pères » et les « franges de leurs robes, semblables au brouillard grisâtre et aqueux »,et l’ombre « pâle comme un nuage pluvieux qui s’élève de la surface d’un lac ».

Ossian lui-même figure partout dans ces poèmes. C’est lui qui, tout jeune encore, se couvre de gloire avec son ami Gaul dans l'expédition nocturne de Lathmon ; c’est lui qui, plus tard, « dans Selma », est le barde attitré de son père Fingal, et qui, comme un fécial ou un héraut, annonce la guerre en frappant trois fois les bosses de son bouclier; c’est lui enfin qui, seul, aveugle et l’âme morne, invoque la lune pâle, chante les anciens exploits, évoque les âmes des morts et dialogue avec leurs ombres. La figure d’Ossian n’est pas encore aussi précise qu’elle le sera plus tard ; ainsi, sa sombre mélancolie n’est indiquée que par quelques mots à la fin de Conlath et Cuthona ; 1l chante seul en s’accompagnant de sa harpe, et Malvina, cette figure de grâce

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légendaire, n’apparaît pas, encore à ses côtés. Nous sommes dans un stade intermédiaire de la révélation ossianique.

Pour le style et la langue, les quelques morceaux que nous avons eu l'occasion de citer montrent que leslecteurs de 1762 pouvaient avoir déjà une impression assez complète du genre ossianique. Le récit souvent entrecoupé, ou auquel se substitue un dialogue ; le développement haché de parenthèses; les interrogations, les exclamations, les apostrophes, les invocations, les répétitions, toutes les figures multipliées, quelques-unes d’ailleurs fort naturelles : voilà - l'allure et le mouvement. Le style n’est pas très descriptif ; ou plutôt, ce sont des touches descriptives jetées çà et là, et rarement reprises ou développées. L'île de Tromathon paraît « comme un bouclier bleuâtre au milieu de la mer ». Ce mot bleudtre s'applique fréquemment aux vagues, aux montagnes, aux armes, comme le mot gris, plus souvent: grisdtre, aux rochers ou aux brouillards. Ce sont encore les têtes blanches, les crêtes blanchätres des flots ; quelques prairies vertes, et c'est tout pour les noms de couleur. Ce n’est pas là qu'est la nouveauté d’Ossian. Le style n’en est pas coloré, il est évocateur : il esquisse à chaque instant, par la comparaison, par la métaphore, une image qui charme ou qui plaît, un geste, une attitude. C’est « la lune qui montre la moitié de son visage sur la colline » ; c’est Gaul qu dit à Oïthona : « Tu es pour moi comme le rayon de l’orient.». C’est Oïthona qui regrette de n’avoir pas expiré inconnue « comme la fleur du rocher qui élève sa belle tête sans être aperçue, et dont les feuilles desséchées tombent au souffle du vent ».

On trouvait encore dans ces nouveaux poèmes des images pittoresques : « la demeure étroite » pour dire : le tombeau ; « les enfants de la mer » pour dire : les marins; des expressions colorées et hardies : « C'était le chef de Cuthal qui a des cheveux rouges, c'était le puissant de Dunrommath" », dont « la joue est noirâtre », et dont « l’œil rouge

1. Faute de connaître ou de se rappeler Homère aussi bien que faisait Macpherson, Suard commet une bévue curieuse : il présente comme un nom de lieu ce mot de Dunrommath qui, quelques lignes plus loin, et à chaque instant dans le poème, est un nom d’homme. Macpherson avait écrit: the red-haired strength of Dunrommath, voulant imiter l’homérique

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roulait, à demi caché, au-dessous de ses sourcils épais »; au total, une figure assez repoussante. Et voici le « mugissement des vagues », le « rugissement des vents » sur les « quelques sapins » qui montent à l’assaut des « rampes du château » de Dunlathmon. En somme, peu de couleurs vives, quelques teintes effacées et toujours les mêmes, quelques évocations de formes ou de sons, de loin en loin un mot plus hardi, surtout une teinte uniforme qui plaît sans qu’on puisse bien dire pourquoi : voilà les principaux carac- tères de ce style.

Il semble qu’après quelques-uns de ces poèmes la curiosité inconstante des lecteurs du Journal Etranger commençait à se lasser, et Suard a soin de faire remarquer qu’il donne en Conlath et Cuthona « un des morceaux les plus singuliers de la collection ». Son enthousiasme pour la poésie erse est au comble :

Il n’y a point de poème qui porte plus sensiblement le caractère de l'inspiration : c’est l'élévation de Pindare et l’enthousiasme des Prophètes, avec tous les défauts en même temps qu'on a déjà remarqués dans ces poésies sauvages !.

Cette concession ne suffit pas. Il faut répondre à des critiques qui avaient sans doute été réellement faitesaux auteurs du Journal :

Nous revenons encore une fois sur la collection de poésie erse que nousavons déjà fait connaître. Quelque succès qu’aient eu en général les différents fragments que nous en avons détachés, nous n'ignorons pas que ce caractère de poésie n’a pas été goûté de tous les lecteurs. Ceux qui ne connaissent ni ne sentent la poésie que dans les vers français, n’ont pas cru que quelques beautés sauvages pussent compenser le désordre et l'obscurité des idées, l’uniformité de ton et le retour continuel

cûévos ’Qpfwvoc, Iarpoxkoto Binv, etc... Suard n’y a rien vu, et, faute de mieux, a traduit strength comme strong.

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