‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 76 sur 512 · Journal des Savants, 1763, p · texte numérisé non relu

Journal des Savants, 1763, p

gane attitré pour la littérature étrangère. Enfin, on aime le changement. IL y a à peu près cinq ans que l’on publie de l’Ossian : Ossian n’a plus le charme de la nouveauté.

De septembre 1760 à août 1765, le Journal Etranger,

puis la Gazette Littéraire, avaient donné la traduction de

cinq poèmes, de onze fragments et d’un groupe de fragments. Des onze fragments, deux avaient été traduits par Turgot, trois ou quatre par Diderot, le reste par Suard. Ils étaient empruntés à Carric-Thura, aux Chants de Selma et aux Fragments non repris par Macpherson. Suard avait traduit également un groupe de fragments constituant un abrégé de Carthon. Les cinq poèmes entiers, Lathmon, Oïthona, Dar-thula, Conlath et Cuthona, Comala, étaient de sa main. Il faut y joindre la traduction entière de Carthon, le plus long des poèmes ossianiques connus jusque-là, et le seul qui eût paru séparément. Rien n’avait paru des deux épopées, Fingal et Temora; rien n’avait été emprunté à douze des poèmes plus courts qui les accompagnaient. La quantité d'Ossian que ces cinq années avaient révélée était donc infime, eu égard au contenu total du corpus ossianique. Mais le choix avait été, en général, assez bien fait, et les morceaux traduits étaient souvent les plus significatifs. On peut s’étonner de la place que tient à cette époque le poème de Carric- Thura; on peut s'étonner surtout qu’on ait laissé de côté presque entièrement Les Chants de Selma. Mais on était instinctivement allé droit aux poésies d’un caractère lyrique, aux brefs chants d’amour et de deuil. On avait laissé dormir, dans les grandes pages de l’in-quarto anglais, les machines épiques chères au D' Blair. Ossian épique avait peu tenté les traducteurs ; il demeurait inconnu des lecteurs. On avait d’Ossian, dans cette première période de son acclimatation en France, une idée très incomplète, mais somme toute assez flatteuse. On l’avait lu dans ce qu’il avait de meilleur et de plus sincère. Si l’on veut aujourd’hui encore faire connaissance avec Ossian sous des auspices favorables, ce n’est ni la prose de Le Tourneur qu'il faut prendre, ni les vers de Baour-Lormian : il faut feuilleter les quatre volumes des Variétés Litiéraires ou la collection du Journal Etranger, rencontrer par hasard la plainte de Colma, le désespoir d’Armin, la lamentation sur Morar, l'apostrophe

ne

Coup d’œil d'ensemble sur cette période 171

au soleil ou à la lune, et l’on goûtera peut-être Ossian un peu comme ses premiers lecteurs français l’ont goûté.

Quant à l’effet produit au cours de cette première période, nous avons rencontré trois groupes de témoignages qui semblent indiquer trois attitudes principales dans le monde de la critique et des gens de lettres. Les annonciateurs de la poésie nouvelle, Turgot et Suard, qui ont les textes anglais sous les yeux, les considèrent surtout comme une mat:ère à réflexions philosophiques. Le premier est frappé du « style oriental » ; le second, qui a l’ardeur d’un néophyte, tient Ossian pour le parfait modèle de la « poésie de nature », et ne laisse passer aucune occasion de revenir sur l’idée que la véritable poésie est dans l’enfance des sociétés. Diderot, lui aussi, a lu le texte anglais ; mais il n’argumente pas, il ne démontre pas ; il se laisse prendre au charme poétique d’Ossian, il crie son enthousiasme. I1 le communique à Grimm, plus froid, et qui fait des réserves judicieuses. Ces deux-là sentent Ossian. D’autres enfin le discutent : le duc de Nivernoïs, l’Académie des Inscriptions, le Journal des Savants se demandent avant tout ce qu’est cet Ossian, d’où sort cette poésie erse. Il s’agit pour eux de situer exactement cette trouvaille curieuse ; d’autant plus que l'examen littéraire fait naître sur l’authenticité des doutes qu'il importe de résoudre. Document, source de poésie, problème, trois aspects sous lesquels Ossian a d'abord paru. Remarquons enfin que tous ces critiques, sauf peut-être Grimm, sont des lecteurs du texte anglais. Quelles émotions a pu éveiller dans d’autres âmes la série des premières traductions françaises ? Cet Ossian qui faisait tant travailler les têtes philosophiques, a-t-1l dans le même temps commencé à toucher les cœurs ? Nous ne pouvons le savoir.

En tout cas, le succès d’Ossian en France n’est que peu de chose à cette époque en comparaison du succès qu'il obtient à l'étranger. 1l a chez nous quelques admirateurs enthousiastes ; il n’a pas de sectateurs. On ne trouve pas en France de groupe ossianique formé d'amis communiant dans le même culte, comme en Allemagne, alors que de jeunes enthousiastes se faisaient appeler Ryno ou Cronnan, et qu'on se couronnait de chêne dans les banquets *. On n’y trouve

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