‹ Ossian en FranceChapitre 110 sur 232 · Gazelle Littéraire,!" octobre · texte numérisé non relu

Gazelle Littéraire,!" octobre

Le (( Barde » de Gray et le type du Barde 201

.. alors parut un Barde, les yeux hagards, couvert des vêtements lugubres de l'infortune. Sa barbe négligée et ses ctieveux blanchis flottaient, comme un météore, au gré de l'air troublé. Enflammé du feu d'un prophète, il prit sa lyre...

Voilà le Barde tel qu'on le verra désormais, barbe et cheveux au vent, dressé sur d'âpres rocs, ici avec l'œil menaçant de qui prophétise et maudit, ailleurs marqué pour l'inspiration par la cécité mélancolique d'Ossian.Le Barde a été le vrai poète des temps primitifs et sera le vrai poète des temps à venir. Grand, noble, austère, il se dresse à l'écart des hommes ; il est l'être sacré que l'inspiration divine a touché. C'est lui seul qui mérite le nom de poète, et non ces élégants diseurs de riens, ces rimeurs de salon, ces petits-maîtres musqués, ou ces littérateurs de métier, auteurs de bagatelles galantes ou de lourds poèmes descriptifs. Scaldes norvégiens, bardes gaulois ou germains, aèdes ioniens, prophètes orientaux, du Barde courroucé de Gray à y Aveugle serein d'André Chénier, le type se dessine et se précise comme le représentant de la vraie poésie, de la poésie instinctive, antérieure aux genres, aux règles, à l'art même; comme l'homme en qui s'incarnent la sensibilité et le rêve des hommes. Tel est le groupe d'idées que désormais le mot de barde entraîne avec lui. La place est prête pour Ossian : l'image du Barde idéal flotte à l'horizon littéraire, il va la préciser et la remplir.

Une telle poésie est une poésie de génie, et non d'art. Cette vieille question, qui se posait déjà au temps d'Horace, si l'art ou la nature fait le poète, est, à l'époque que nous étudions, nettement tranchée aux dépens de l'art. On parle beaucoup du génie aux environs de 1765 ; en prose et en vers, d'obscurs écrivains le chantent, le définissent, le glorifient, et montrent par là, dirait Figaro, qu'il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner. Les mêmes ou d'autres traitent du goût. Le goût a encore des secta-

teiirs en La Dixmerie ', Ménard % l'Anglais Gérard que fait connaître l'infatigable Eidous ^ ; mais le génie inspire bien davantage et Mercier *, et Rozoy \ et Vollange \ et des académiciens de province ', sans compter ceux qui n'en parlent qu'en passant, ou, comme Marmontel, le définissent avec froideur \ A cet égard, Ossian va répondre ou a déjà répondu aux exigences des plus difficiles. Dans ses chants, le génie poétique apparaît pour ainsi dire à létat pur, sans mélange d'art qui raffine ni de concessions qui atfaiblissent. Auparavant, on choisissait volontiers Milton comme type du poète de génie : le génie, dit Rozov,est « fier d'avoir pu créer Milton, Souverain de l'Europe entière ' » ; ou Klopstock, que le Journal Etranger fait connaître, en lançant l'anathème sur les hommes < qui n'ont que de l'esprit " ». Ils sont nombreux, ceux qui à cette époque veulent autre chose que du goût, autre chose que de l'esprit : qui appellent de leurs vœux encore imprécis le génie libre et grave qui récréera la poésie française, quelque chose comme un Lamartine en 1770.

Mais il manquerait à ce génie, s'il venait à paraître, une langue forte et hardie, capable de porter sa pensée. A cet égard, le sti/le oriental a bien des avantages. Nous avons vu Turgot, dès l'aube de la révélation, rapporter immédiatement au style oriental celui des poésies erses. Avant et après Turgot, le style oriental intéresse beaucoup de critiques. On sent vaguement ou on dit clairement qu'il pourrait être l'instrument de la renaissance poétique que l'on souhaite. Les purs classiques réprouvent « ces images orientales qui disent plus qu'on ne doit dire '' » ; ou estiment que le style

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