Le Jardin Anglais, I
3ia Ossian en France
J'entends le murmure du ruisseau ; je l'entends qui tombe sur le roc. Fils de la jeunesse, conduis-moi vers ce chêne qui étend ses branches sur le courant. Au pied, trois pierres grises lèvent leurs têtes au-dessus de l'herbe flétrie et se couvrent des feuilles qui tombent. Là dorment les amis d'Ossian...
Et le Barde raconte au fih de la jeunesse, c'est-à-dire à un jeune étranger, les exploits des anciens héros, et particulièrement ce drame extraordinaire : la ruse maladroite de la belle Annis, la mort des deux amis, Gaul et Garno, et la fin d' Annis qui se tue sur leurs corps.
Ainsi, au moment où Le Tourneur disparaît, il a encore en portefeuille de l'Ossian inédit ; et ce poème de Cathe- Inina est le chaînon qui relie sa traduction à celle de Hill.
Le premier volume de VOssian de Le Tourneur s'ouvre par un ample Discours Préliminaire anonyme de 61 pages € extrait et composé en grande partie des Dissertations anglaises de M. Macpherson ». Dès les premières lignes, ce Discours pose nettement le double problème auquel donnent lieu les poèmes ossianiques :
Est-il vraisemblable qu'un sauvage, un barbare, soit l'auteur d'un grand nombre de poèmes, tels que Les Chants de Sel ma, Carthon, Carric-Thura, Callhon et Colmar, Dar-thula, Lathmon, etc., où tout respire la générosité, la grandeur d'âme, le véritable héroïsme, où le mérite de la composition répond à la beauté des sentiments ? Est-il possible que, sans le secours de l'écriture, ces poèmes se soient conservés jusqu'à nous, pendant près de quatorze cents ans, chez un peuple ignorant et privé de tous les arts?
Pour résoudre ce double problème, ou plutôt pour maintenir contre les sceptiques l'antiquité certaine et la transmission fidèle. Le Tourneur emprunte aux deux Préfaces de Macpherson et à la Dissertation de Blair une quantité de détails qu'il dispose en une trame très serrée et, somme
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toute, très habile. Plus habile que ne l'étaient les aperçus volontiers sentencieux ou ironiques du premier, ou les développements interminables et les éloges hyperboliques du second. On sentait, chez Macpherson, une sorte d'amourpropre d'auteur ; chez le docteur, un parti pris apologétique trop évident. Le traducteur français a plus de sens et plus de goût. Il s'interdit absolument l'éloge du style et de Part ossianiques : il se borne à faire connaître l'histoire et les mœurs de l'Ecosse préhistorique. Ce qu'il en disait était presque entièrement nouveau pour le lecteur français. Après quelques remarques générales sur le monde celtique, qu'il ne confond pas comme tant d'autres avec le monde Scandinave, sur les Gaulois et les Bretons, il arrive aux Calédoniens, dépeint leur gouvernement, leurs mœurs ; insiste sur les Druides, leur apogée, et leur extinction sous le roi Trenmor ; passe de là aux Bardes, à leur poésie, à leur rôle social et moral, et à leur décadence progressive. Il retrace la biographie convenue d'Ossian, et, prenant à partir de ce moment ses poèmes comme source, il en tire des renseignements sur les idées, les croyances, les mœurs des Calédoniens ; leur manière de faire la guerre, leur amour de la gloire, leurs fêtes, leur culte de l'honneur et de l'hospitalité ; leur respect religieux pour les femmes (et ici le témoignage d'Ossian s'appuie sur ce que dit Mallet des anciens Scandinaves) ; leurs arts, leur théologie, principalement leur croyance à la survie des héros dans les nuages ; leurs chants funèbres. Il explique par quelques-unes de ces croyances la mélancolie propre au Barde. Ces poèmes d'ailleurs ne sont pas tels quels, et littéralement, l'œuvre propre d'Ossian, Comme Solon (il veut dire Pisistrate) a rassemblé et fixé les chants homériques, ainsi Macpherson, dont la mission dans les Hautes-Terres et les publications sont brièvement racontées, a rassemblé des chants qu'il a divisés en poèmes, auxquels il a donné des titres et une forme plus régulière. Mais Le Tourneur s'élève contre des doutes injurieux, qui vont jusqu'à nier toute authenticité. Il réfute également ceux qui revendiquent Ossian pour l'Irlande.
Chose qui paraîtrait étonnante si l'on ne connaissait les habitudes littéraires du temps, si Le Tourneur ne dit pas expressément qu'il est le premier traducteur d'Ossian, il
semble vouloir le faire croire, en passant sous silence ses prédécesseurs. A la vérité, il dit qu'il a choisi le titre de Poésies Erses « parce que c'est sous ce nom que différents journaux les ont fait connaître en France ». Le titre a donc été changé entre le moment où Le Tourneur écrivait ces lignes et celui de l'impression ; aux mots : Poésies Erses le traducteur ou l'éditeur a substitué : Poésies Galliques. L'approbation et le privilège portent seulement Poésies d' Ossian. Les premiers traducteurs avaient trouvé eux aussi, dans l'anglais, les mots Erse et Galic employés presque indifféremment, bien que Erse fût donné comme synonyme d'Irlandais, et Galic d'Ecossais des Hautes-Terres. Mais ils avaient choisi, pour le transcrire en français, le mot erse, sans doute comme le plus court et le plus euphonique. Le Tourneur a eu, et a eu très tard, on vient de le voir, l'idée heureuse de laisser tomber erse qui n'avait plus l'attrait de la nouveauté, et de dire gallique : mot qui, transcrit comme nous le faisons en gaélique^ eût paru peut-être bizarre. Erse ne présentait aucun sens, n'éveillait aucune association d'idées; gallique au contraire rappelle que les anciens Celtes de Calédonie étaient des frères des Gaulois ; il rend d'avance le lecteur français sympathique à des héros qui sont à peu près de sa race, et qui ressemblent par tant de traits aux Gaulois ses ancêtres; il évoque les images héroïques d'un passé lointain, Brennus vainqueur de Rome, Vercingétorix bravant César, et Galgacus haranguant ses guerriers devant les légions d'Agricola. Tite-Live, César et Tacite, s'ils n'ont pu connaître Fingal, ont deviné ses vertus; et les souvenirs classiques, telle expression des Décades, tel récit des Commentaires, tel trait buriné par l'auteur des Annales, préparent le lecteur d'Ossian, humaniste et Français, à l'accueillir non plus en étranger, mais en ami, et presque en compatriote. Ainsi se fond le classique avec le moderne, la tradition scolaire avec la curiosité de la poésie étrangère, le fond constant et la mode nouvelle. Et c'est pour avoir scellé l'une avec l'autre que Le Tourneur a fait durer Ossian. Le mot gallique, pour revenir à ces ([uclques lettres pleines de sens, a été adopté généralement à partir de ce moment ; les romances, les poésies sont galliques ; c'est le terme qu'emploie Baour-Lormian, et qui règne
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jusqu'à l'édition de Christian, qui, au milieu du xix° siècle, l'accentue et le colore en l'écrivant ^«eV/f^^/e.
C'est d'autre part une bien mince reconnaissance pour les premiers pionniers de l'ossianisme et leurs travaux qu'une simple allusion à « différents journaux ». C'est vite régler le compte du Journal Etranger et de la Gazette Littéraire, qui ont fait connaître Ossian à Le Tourneur lui-même et qui l'ont rais sur la voie. Le compte de ses autres prédécesseurs est encore plus vite réglé, car ils ne sont même pas nommés : ni le Carthon de Londres, ni les Poésies Erses, ni le Temora de Saint-Simon. Ce sans-gêne avait déjà choqué certains lecteurs du Discours Préliiuinaire. La Harpe blâme Le Tourneur avec son aigreur coutumière, et de plus avec quelque inexactitude et beaucoup d'exagération, quand il nomme la Gazette Littéraire seulement pour « avoir fait connaître la première » ces poèmes, « quoique M. Le Tourneur ne daigne pas même en dire un mot ' ». De même le correspondant de L'Année Littéraire qui signe L. S. (peut-être Le Suire) : il fait remarquer, mais avec bonne grâce, qu' « ime partie de ces poésies avaient déjà paru dans le Journal Etranger » ; cite aussi, sans la connaître évidemment, la traduction de Saint-Simon qu'il appelle « complète », et s'arrête plus longtemps au Carthon àe 1762, dont il admet que le Tourneur a ignoré l'existence '.
Mais peu de critiques ont dû prendre garde à la désinvolture du nouveau traducteur, tandis que tous les lecteurs ont pu être intéressés par le tableau que d'après l'éditeur anglais il traçait de l'antique Calédonie, et de l'époque heureuse où des héros vertueux étaient chantés par des bardes inspirés. Sans doute, les lecteurs du Journal Etranger ou des Variétés Littéraires avaient déjà vu beaucoup de ces traditions rapportées par Suard sur la foi de Macpherson ou de Blair. Mais les premiers apôtres de l'ossianisme. Turgot, Suard, soit que celui-ci exprimât ses propres idées ou qu'il résumât celles de Macpherson, de Blair ou de Cesarotti, étaient, nous l'avons vu, beaucoup plus intéressés par les questions de style et les réflexions philosophiques