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Année Littéraire, 1776, VII

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que par les faits historiques. Ces indications sur les anciens chefs et leurs vertus, sur les Bardes et leur rôle glorieux, n'avaient été données que fragmentairement et à propos de telle autre question que posaient ces dissertations. Le Tourneur offrait le premier un tableau complet, bien ordonné, logique et clair, du monde ossianique ; il évitait l'hyperbole dans la peinture de ces « vertus des vieux âges » ; il évitait les déductions a priori où s'étaient complu ses prédécesseurs ; son exposé historique avait de la vraisemblance et de l'intérêt. Il fut sans doute très lu ; il parla aux imaginations et aux cœurs ; de ce Discours date la diffusion de la légende ossianique, indépendante du mérite propre de ces poèmes et même de l'authenticité d'Ossian ; et des ouvrages bien postérieurs, comme la traduction Christian, s'étant bornés à le copier ou à le remanier, on peut dire que l'influence de ces pages se prolonge pendant au moins trois quarts de siècle. On aima longtemps cet « assemblage heureux de la valeur fîère d'un peuple sauvage et des plus belles vertus d'une nation civilisée ». Sans doute, les poèmes d'Ossian « peuvent servir à l'histoire de l'esprit humain », et les mœurs qu'il peint « ne sont point un spectacle indifférent pour le philosophe » ; car celui-ci peut observer « les opinions, les usages, les passions et les plaisirs d'un peuple qui sort, pour ainsi dire, des mains de la Nature ». Mais à mesure que le siècle avance, il semble qu'on ait moins philosophé dans le vague et dans le vide sur les mœurs d'un peuple connu seulement par des chants peut-être apocryphes, et que dans le silence embarrassé de la raison l'imagination ait ouvert ses ailes. C'est elle qui a voulu rejoindre, aux bords embrumés d'une Calédonie de rêve presque aussi lointaine que la lointaine Thulé, ces rois vertueux et fidèles dont celui de Gœthe est peut-être un ressouvenir ; ces amantes « dont l'estime, aussi précieuse que les faveurs, ne pouvait être glorieusement acquise que par des égards, des procédés généreux, et des efforts de courage et de vertu » ; et surtout cette Malvina en qui se fondaient heureusement le dévouement d'une Antigone et la tristesse mélancolique d'une Andromaque qui n'aurait pas d'Astyanax pour lui rappeler son Hector. Oscar et Malvina, toute la vaillance et toute la tristesse, le jeune héros et l'épouse éplorée.

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deux figures qui se dégagent de plus en plus nettement et qui rempliront la poésie de l'âge suivant.

Le Tourneur, on l'a vu, ne signale qu'en passant le caractère original de la poésie ossianique, et laisse à Blair et à Gesarotti le périlleux honneur d'énumérer dans le détail les beautés de son auteur et de le mettre au-dessus de tous les poètes, Homère compris. Toutefois, après avoir rappelé que Macpherson (il veut dire Blair) et Gesarotti ont fait d'Ossian l'égal au moins d'Homère, Le Tourneur ajoute qu' « exposer cette opinion, ce n'est pas l'adopter sans réserve ».

Cette précauLion devient d'autant plus nécessaire, qu'aujourd'hui un sentiment d'enthousiasme pour le génie d'un poète étranger est presque mis au rang des crimes ; qu'il faut en littérature ne pas oublier de faire sa profession de goût, sous peine d'encourir une espèce d'excommunication littéraire, et que certains principes, fort sages à la vérité, mais qui n'enferment pas toutes les bornes de l'art, sont érigés en dogmes sacrés, hors desquels il n'est plus ni mérite ni salut.

Ces lignes ont dû être approuvées de l'ami Sébastien Mercier ; elles sont frémissantes d'impatience, et apportent un témoignage de plus du romantisme littéraire qui couvait dans les plus libres esprits. Très probablement c'est Voltaire que Le Tourneur a en vue ici. Le patriarche de l'irréligion et de la « philosophie » est aussi le grand pontife des règles classiques et du bon goût. G'est comme tel qu'il vient de lancer l'anathème contre Shakespeare et son traducteur. G'est Voltaire que nomme Le Tourneur en terminant son Discours, lorsqu'il parle des comparaisons d'Ossian, toujours empruntées aux tableaux de la nature calédonienne, et par suite peu variées :

Nous avons beaucoup retranché de ces comparaisons dont le retour fatigue ; mais nous savons qu'il en reste beaucoup trop pour le lecteur qui voudra absolument que les montagnes d'Ecosse ressemblent à un coteau fleuri de la France, et le siècle d'Ossian au siècle de M. de Voltaire.

Même aigreur ici, même ressentiment de l'importateur des chefs-d'œuvre d'un goût nouveau et d'un art différent

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contre les sentinelles trop vigilantes des traditions classiques. Retenons d'ailleurs l'aveu précieux de Le Tourneur : nous étudierons tout à l'heure les « retranchements » qu'il confesse.

Le Discours Préliminaire est suivi de six pages de notes qui en expliquent oujustifient les détails, et qui sont empruntées également à Macpherson. Puis vient VExplicalion des noms galliques d' hommes, de villes, etc., qu'on trouve dans les poèmes d'Ossian : douze pages où 156 noms sont expliqués. La lecture de ce glossaire est assez amusante pour celui qui se rappelle les faits que l'on trouve résumés dans notre Introduction. l\ achève d'authentiquer, d'investir d'une autorité historique et géographique, les méprises, les confusions, les contaminations, les inventions de Macpherson ou de ses aides. Mais surtout il apprend au lecteur qu'Ossian parlait un langage vraiment poétique, où les noms des héros et des belles annoncent les traits les plus fiers et les plus charmants de leurs corps ou de leurs visages. On est ravi de connaître le sens de noms tels que Borbar-duthul « fier guerrier aux yeux noirs » ; Cathul « œil de la bataille » ; Moran, « plusieurs, c'est-à-dire qui seul vaut un grand nombre de guerriers», etc.. Mais surtout on rêve il de charmantes images devant des noms comme Bosmina « main douce » ; Clungalo « genou blanc » ; Colmal ou Caol-Mhal « femme qui a de petits sourcils » ; Culmin « qui a des cheveux doux au toucher » ; et quantité d'autres, parmi lesquels on s'attarde avec un secret plaisir à des noms plus intimement évocateurs, comme Gelchossa « qui a les jambes blanches », ou S/isama « nom composé de deux mots : slis, doux au toucher, et seam/ia, sein ». Voilà un point sur lequel éclate la supériorité d'Ossian sur Homère : car même pour ceux qui savent le grec, et ils ne sont pas nombreux en 1777, les noms de Nausicaa ou d'Androjnaque n'évoquent que des idées de guerre ou de navigation.

Contenu de l'ouvrage 3 19

Les deux volumes contiennent vingt-cinq poèmes. Vingtdeux d'entre eux, et parmi eux tous ceux qui ont quelque importance, après avoir été publiés par Macpherson avec son Fingal de 1761 ou avec son Temora de 1763, figurent encore aujourd'hui dans l'édition anglaise usuelle. Ce sont, sous la forme que Le Tourneur donne à leurs titres, et dans l'ordre qu'il adopte : /*7/?^a/, poème, Cot7iala, poème dramatique, La Guerre de Caros, La Guerre d'hnstona, La Bataille de Lora^ Conlath et Cuthona, Carric-Tura, Les Chants de Selma, Calthon et Colmal, Lathmon, Oïthona^ Croma, Berratlion (tome I) ; Carthon, La Mort de Cuchullin, Darthida, Temora, poème, Cathlin de Clntha, Siilmalla, Cathloda, poème, Oïna-Morul,\Colna-Dona (tome II). Trois autres ont été traduits par Le Tourneur d'après les premières éditions, que Macpherson n'avait pas admis dans l'édition définitive de 1773 : Minvane,\e plus court de tous; Description d'une nuit du mois d'octobre dans le Nord de l'Ecosse (t. I); Mort d'Oscar, fils de Caruth, et de Dermid, fils de Diaran (t. II). Le Tourneur a trouvé les deux premiers là où le traducteur des Poésies Erses de 177i avait été déjà les chercher, dans les notes du Fingal de 1761 ; le troisième, qui est, on se le rappelle, le premier morceau ossianique composé par Macpherson pour satisfaire la curiosité de John Home, après avoir paru dans les Fragments de 1760, se retrouvait dans une note du premier Temora. Ajoutons à ces poèmes, qui forment le corps de l'ouvrage, 12 fragments donnés dans les notes (11 dans celles de Temora, II, 132-237) comme extraits d'autres poèmes d'Ossian, et faisant un peu plus de 9 pages. Ces 25 poèmes et ces 12 fragments donnent environ 454 pages. Là-dessus le public français pouvait connaître, par les traductions antérieures, en entier 13 petits poèmes et Temora ; partiellement 4 petits poèmes. Nous avons vu d'ailleurs que ni les Poésies Erses de 1772 ni le Temora de Saint-Simon n'avaient

trouvé beaucoup de lecteurs. En tout cas Fingal tout entier, par lequel s'ouvrait le premier volume, était entièrement nouveau ; de même six petits poèmes, la plupart assez courts : La Guerre d'Inistoiia, La Bataille de Lora, Berrathon, La Mort de Cuchullin, Cathlin de Clutha, Sultiialla. En somme, environ un tiers de l'ouvrage était absolument inédit en français. Chaque poème ou chaque chan, des grands poèmes est précédé d'un sommaire assez détaillét intitulé Sujet, et suivi de notes ; celles de Temora sont particulièrement développées.

Le lecteur qui tourne aujourd'hui ces pages jaunies et qui sait quel en fut le succès, parvient diflicilement, non seulement à retrouver en lui-même une parcelle de cette admiration évanouie, mais même à comprendre qu'elle ait pu être si vive. Il regrette l'Ossian fragmentaire des Variétés Littéraires ou des Poésies £'y.ses,rOssian lyrique, élégiaque, épique par endroits seulement et jamais bien longtemps de suite, cet Ossian incomplet et un peu énigmatique,qui offrait à la rêverie des objets lointains et nouveaux, à la méditation passionnée de grands thèmes simples et éternels. Celui de Le Tourneur est trop complet, trop régulier : il offre une série majestueuse de poèmes qui sont préparés, expliqués, commentés, qui s'enchaînent ou prétendent s'enchaîner les uns aux autres, qui évitent de se contredire ou de se répéter ; qui ont presque tous, les plus courts comme les plus longs, un caractère nettement épique. Nous n'aimons plus l'épopée : du moins celle qui se donne ouvertement pour telle. La poésie narrative a fait son temps, surtout celle qui s'astreint à un sublime continu en même temps qu'à une certaine précision. Combien aujourdhui peuvent lire de suite, et surtout dans une traduction en prose, la Jérusalem ou V Enéide ? On lira Homère comme un beau roman merveilleux et naïf, non pas malgré ses longueurs, mais à cause de ces longueurs même ; on le lira aussi et plus souvent à titre de document authentique, unique et inappréciable, d'un âge qui ne nous a légué que son œuvre. Mais Fingal ou Temora ne sont plus pour nous des documents : ils déroulent avec ime grandiloquente monotonie les exploits et les discours — surtout les discours — de héros vagues et inconsistants dans leur sublimité factice. Les épisodes dont

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ils sont bourrés perdent leur intérêt propre à être ainsi présentés, et à remplir aussi visiblement les vides d'une action déplorablement creuse. Le style noble, vague et redondant, amalgame mal venu des éléments les plus divers, cache mal sous son élégance continue la pauvreté de l'action et le néant des sentiments. Fingal et Temora sont froidement machinés en épopées. On y sent par instant le souffle épique qui animait les poèmes authentiques ; mais ces instants sont brefs, et les formules, les clichés à bon marché, les morceaux à effet qui remplissent les épopées de cabinet n'y occupent au contraire qu'une trop grande place. Mais, dans un temps où la séparation des genres était encore le premier article du credo littéraire, où l'on croyait à l'épopée, genre distinct, le plus difficile, mais le plus beau et le premier de tous les genres, où l'on saluait respectueusement Homère, si on ne le pratiquait guère, où l'on relisait Virgile, où Ton aimait le Tasse, Ossian offrait dans la nouvelle traduction de Le Tourneur un poète épique nouveau à ajouter à la liste brève des grands épiques de toutes les nations. L'auteur des premiers fragments du Journal Etranger, le barde inspiré de Lathmon, de Darthula, et même de Carthon, ne donnait que d'intéressants échantillons d'une poésie mal définie, à la fois lyrique, élégiaque, idyllique, épique aussi sans doute, mais par quelques brefs récits. Fing al Qi Te?nora, etkun moindre degré Cath- Loda, par leurs proportions, par leur division en chants, parles indications qui accompagnaient le texte, constituaient pour la première fois Ossian en poète épique digne de ce nom.

11 est difficile de préciser la diffusion de V Ossian de Le Tourneur : mais il est certain qu'elle fut considérable. Ses successeurs, en traduisant V Ossian de Smith, ont tort de dire qu' « une routine dédaigneuse a trop négligé » son œuvre ^ ; et, en relevant cette appréciation inexacte, un critique affirme qu'on a été au contraire « ému par ces beautés mâles et douces ^ ». Edmond Géraud se trompe quand il dit, trente ans plus tard, que Le Tourneur « ne fut d'abord

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