‹ Ossian en FranceChapitre 2 sur 232 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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d'authenticité ne vient pas diviser leurs lecteurs, donner des armes à leurs critiques, irriter et compliquer toute discussion sur leurs mérites. Enfin ce sont sûrement de grands poètes, et si leur gloire a pu éprouver des vicissitudes, elle a été jusqu'ici à Vabri du total nau f rage. L'Oss'i au de Macpherson et de Smith est un ouvrage composite et artificiel : et ce qu'il garde d'antique, et ce qu'il ajoute de moderne, intéresse inégalement. L'auteur lui-même est, non pas imaginaire, mais légendaire et donné pour tel. On ne connaît de ses poèmes que des versions anglaises modernes, dont les auteurs sont les premiers à proclamer qu'ils ne peuvent offrir qu'une image afjaihlie des beautés de l'original. Au lendemain de la révélation, la discussion s'ouvre sur V authenticité ; elle dure un siècle, et à peine paraît-elle close sur ce point qu'elle se rouvre sur la nature des procédés de Macpherson. Enfin, l'histoire d'Ossian en France est à la fois celle d'une curiosité sérieuse et persistante, d'une sympathie sincère et assez prolongée, et d'une mode superficielle, dont l'origine est précise et dont la durée fut brève.

L'ensemble de la question n'a jamais été traité d'une manière complète. Le sujet avait été indiqué par maint critique, résumé en quelques pages de J. Texte ; mais la seule étude particulière qui existât était celle de M. von Poplawsky sur Lamartine, à laquelle il faut joindre quelques pages de M. Citoleux sur Vigny. Tout était encore à faire lorsque Mlle Tedeschi a publié son Ossian en France. Mon ouvrage était depuis longtemps sur le chantier ; je dois néanmoins beaucoup à ce petit livre si vif, si intéressant, que je me suis efforcé de ne pas trop répéter, et surtout de dépasser dans tous les sens.

L'ordre que j'ai suivi est en général l'ordre même des temps. Le livre premier, où je raconte comment Ossian a été révélé à la France et a commencé d'y être connu, le second, où j'étudie les progrès de l'ossianisme jusqu'à l'heure de sa plus grande vogue, se sont prêtés à une division presque strictement chronologique. Mais, dans le troisième, l'abondance des faits dans une période assez courte m'a contraint de les répartir par catégories, en examinant tour à tour les divers aspects d'Ossian ; de même, dans le quatrième, j'ai dû étudier successivement les divers rapports qui l'unissent au romantisme. Le cinquième enregistre en files parallèles les séries de faits qui marquent

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la décadence et permettent d'en suivre le mouvement. De plus, l'ordre chronologique a été violé toutes les fois qu'un écrivain du premier rang exigeait qu'on l'accompagnât dans toute sa carrière. D'autres fois, il a fallu profiler du moment le plus favorable pour signaler certains grands faits, certaines attitudes générales, et surtout certaines anastomoses par lesquelles le genre ossianique communique avec d'autres modes littéraires, prête ou emprunte, s'altère ou s'enrichit d'un sang étranger.

Suivant le conseil d'un maître dont les moindres avis sont précieux, de M. Lanson, j'ai fait précéder l'ouvrage d'une Introduction dans laquelle je donne, une fois pour toutes et d'avance, tous les renseignements sur les poèmes ossianiques nécessaires pour comprendre de quelle œuvre on raconte ici la fortune en France. Cette Introduction est destinée à rendre le reste intelligible : chaque page, ou presque, pourrait être accompagnée de renvois aux détails qu'elle contient. Elle résume ce qu'il est nécessaire de savoir de la légende ossianique irlandaise, de la tradition écrite et orale, de Macpherson et de ses travaux, de la controverse ossianique et de ses principaux aspects. Elle ne dédaigne pas d'analyser brièvement ces poèmes si fameux, et que personne ne lit plus. Ce travail ainsi conçu n'avait encore été fait ni en France ni ailleurs. Je m'empresse d'ajouter que c'est un travail de seconde main. N'ayant aucune connaissance des langues et des antiquités celtiques, fai dû me borner à résumer, à confronter les résultats auxquels sont arrivés les celtisants des différents pays. En ce qui concerne Macpherson, son entourage et ses publications, j'ai essayé de tirer des conclusions acceptables des faits si nombreux que nous offrent ses biographes et tous ceux qui ont bataillé à son sujet.

La question des traductions, de leur fidélité, du style qu'elles adoptent et des suppressions qu'elles se permettent, présente en ce qui concerne Ossian une importance particulière. Connaître directement le texte de Macpherson ou de Smith est une chose, le connaître à travers les paraphrases de Le Tourneur ou de mil, à travers les imitations rimées de Baour-Lormian en est une autre. Le dosage de ce qui reste du texte à travers ces traductions, et l'évaluation des transformations qu'il a subies, sont ici des opérations nécessaires. De même, j'ai dû beaucoup citer, brièvement presque toujours, mais souvent. En une matière

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aussi délicate, où la forme est souvent intéressée plus que la pensée, il faut craindre de dénaturer en résumant, et la poésie surtout ne peut se résumer.

En ce qui concerne les témoignages divers d' imita' ion ou d'influence, y ai tâché de pousser l'investigation aussi loin que me le permettaient les moyens dont je disposais. On a raison d'attribuer aujourd'hui une grande importance aux périodiques, dont le dépouillement est essentiel à toute étude de cette espèce. Tai fait en ce genre ce que j'ai pu ; mais j'ai aussi tenté de lire le plus grand nombre possible de volumes oubliés, signés de noms inconnus, dans l'espoir souvent justifié que je saisirais sur le vif les traces d'une influence ou d'une mode littéraire ou morale. Ces minimi valent qu'on les écoule: leurs ouvrages, dont peut-être il ne s'est jamais vendu un exemplaire, et dont les feuillets ne sont pas coupés à la Bibliothèque, nous donnent la température littéraire de l'âge où ils ont écrit; et cela d'autant plus sûrement que ces protozoaires de ta littérature, comme on les a justement appelés, sont dans la dépendance directe des agents extérieurs, tandis que des êtres plus évolués ne les subissent pas sans les transformer, et même agissent sur eux à leur tour.

Lorsque le témoignage présente quelque importance, j'ai évité de le vider, pour ainsi dire, de son contenu psychologique en l'utilisant à sa place comme une unité anonyme. Je sais que d'autres auteurs ont employé ce dernier système, en poursuivant des études d'un caractère assez différent. J'ai préféré en général prendre les ossianistes petits ou grands comme des personnes réelles qu'ils ont été, tâcher de voir ou de deviner ce qui rend chacun différent de son voisin, et pour quelles raisons il aime Ossian tandis que d'autres lui résistent. Il n'y a pas de maladies, a-t-on dit, il n'y a que des malades ; et il n'y a pas dégoût littéraire où ne se trouve intéressée toute la personne de l'écrivain. A étiqueter un témoignage à part, à le séparer de l'homme qui l'apporte, on risque de le rendre moins intelligible. Ce procédé, légitime pour une étude sociologique, le serait moins pour une investigation aussi morale que littéraire, comme l'est celle-ci. J'ai donc évité le plus souvent les pages qui ne sont que des sommaires et des récapitulations de fiches — on en trouvera cependant quelques-unes — (^t je suis autant que possible entré dans le détail. Le détail seul est inté-

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ressaut, parce que le détail seul est vrai : toute simplification, tout résumé fait trop intervenir la personne de Vhistorien.

J'ai tenté de préciser encore davantage laportée de mes résultats en introduisant de temps à autre la notion de limites avec plus de netteté qu'on ne Va fait jusqu ici. Dire que tels et tels ontconnu et goûté un auteur, ce n'est rien dire si l'on n'ajoute pas que tels et tels ne Vont ni goûté ni connu. Un nombre absolu ne suffît pas, il faut au moinsessayer d'indiquer un rapport. Lorsque le goût en question est une exception, ou qu'il est presque universel, une telle préoccupation est oiseuse. Mais lorsqu'il y "a discussion, lorsqu entre les deux camps Vavantage n'est pas évident, il est utile de dénombrer les partisans, les adversaires, sans oublier ceux qui s'abstiennent par ignorance ou par dédain. A trois reprises différentes, sous Louis XVI, sous l'Empire, sous la Restauration, une brève indication des limites de Vossianisme m'a paru utile à donner.

J'ai essayé par d'autres moyens encore de connaître avec un peu de précision la diffusion et Vinfluence d'Ossian. J'ai compulsé des registres de baptêmes ou de naissances pour y chercher le nombre de noms ossianiques. J'ai examiné, suivant en cela comme sur quelques au très points Vexemple de M. Mornet, un grand nombre de catalogues de bibliothèques privées, pour voir en quelle mesure Ossian y était représenté. J'ai fait usage de quelques sources manuscrites pour compléter les renseignements que fournissent les ouvrages imprimés.

Ces diverses exigences de la méthode que j'ai suivie expliquent les dimensions qu'a prises cet ouvrage, dimensions que je n'avais certes ni prévues ni souhaitées. On voudra bien les excuser par Vampleur du sujet et la longueur de la période considérée. Et, malgré cela, je suis loin de prétendre avoir été complet. Bien des textes et bien des faits ont dû passer entre les mailles du filet. Je m'excuse, une fois pour toutes, de ces lacunes ; chaque année de travail de plus aurait apporté quelques glanesnouvelles, chaque chercheur présentera quelques détails complémentaires. J'espère du moins qu'aucune direction importante, aucune attitude notable de Vesprit français à Végard d'Ossian ne m'aura échappé .

Je ne suis pas arrivé à la fin de ce long travail sans contracter une dette de reconnaissance envers beaucoup de personnes qui ni ont prodigué aide, conseils et renseis

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ne puis les nommer toutes ; je tiens du moins à remercier ici M. Andler, qui m'a le] premier suggéré Vidée de cette étude ; M. Lanson, qui a éclairé la marche et la méthode de mon travail ; MM. Remy Géant et Vabbé Bouvier, qui ont bien voulu copier ou analyser pour moi'j des manuscrits en province ; MM. D. Mornet, G. Rudler;F. Delattre, R. Guyol, à qui je dois divers conseils ou renseignements ; MM. P. Hazard, A.Monglond, qui ni'ont libéralement communiqué les résultats de leurs lectures et de leurs recherches ; M\I. Henry Lemonnier, L.Rosenthal, A. Fontaine, qui m'ont aidé à débrouiller et à exposer V histoire de la peinture ossianique. Mais je dois une reconnaissance toute particulière\au maître des études de littérature comparée en France, à M. Fernand Baldensperger, qui depuis des années na cessé de s'intéresser à ce travail, qui m'a encouragé à le poursuivre à travers d'autres études, d'autres publications, parmi des occupations professionnelles toujours lourdes et parfois écrasantes, qui a mis obligeamment à ma disposition les trésors de son érudition, et qui m''a ^constamment dirigé et soutenu avec la bienveillance d'un maître et la sympathie d'un ami.

Paris, mars 1914.

NTRODUCTION

1. La poésie gaélique et le cycle ossianique. — La poésie gaélique, les traditions poétiqueset les légendes épiques. Les cycles. Le cycle ossianique. Classification et contenu des principaux manuscrits. Personnages, sujets, mœurs et sentiments. La mélancolie. Le paysage. Les derniers bardes. Premiers essais de publication de textes ossianiques en Ecosse avant Macpherson.

H. James Macpherson. — Sa jeunesse; ses débuts littéraires. Sa rencontre avec Home el les premiers morceaux de poésie erse. Le D' Blair et les Fragments de 17tiO. Les lettrés d'Edimbourg et les voyages dans les Hautes-Terres. Fingal et le recueil de 1761. Temora et le recueil de 1763. L'éditioa complète de 1765 ; l'édition définitive de 1773 ; les rééditions. Suite de la carrière de Macpherson ; ses dernières années.

in. L'Ossian de }facpherson. — Analyse sommaire des vingt-deux poèmes qui le constituent.

IV. Les Ossianides et l'Ossian de Smith. — Clark ; Smith ; Harold ; Mac- Gallum. Analyse sommaire des quatorze poèmes qui constituent VOssian de Smith.

V. Caractères généraux de l'Ossian ainsi constitué. — L'action. Les sentiments. Les motifs lyriques. Le paysage. La langue et le style.

VI. L'authenticité et la controverse ossianique : le problème des originaux. — Premiers soupçons. Précautions de Macpherson. Doutes émis de divers côtés. Reprise de la discussion : Samuel Johnson. Publication des originaux, annoncée et différée ; difficultés de la tâche. Travaux des commissaires de la Highland Society de Londres. L'édition de 1807 : son contenu. Le texte gaélique de 1807 comparé à VOssian de Macpherson.

VII. L'authenticité et la controverse ossianique: le problème des sources véritables. — L'enquête de la Highland Society d'Edimbourg. Le Rapport de 1805. Texte et appréciation de ses conclusions. Confrontation des résultats de Londres et de ceux d'Edimbourg. Laing. Suite de la controverse au xix» siècle. L'édition d'Archibald Clerk.

VIII. Les publications de monuments authentiques et les études ossianiques au XIX° siècle. — Editions de textes : recueils divers, en Angleterre, en France, en Allemagne. Document-s empruntés à la tradition orale : Ford llill ; recueils divers; les deux Campbell. Recueils récents. Etudes d'ensemble sur la poésie ossianique et l'Ossian de Macpherson: les celtisants ; les biographes.

IX. Conclusions sur la nature probable du travail de Macpherson. — Sea débuts ; ses liésitalions ; difficulté de la tâclie promise ; impossibilité d'une traduction littérale. Rôle de Blair ; son influence; ses idées préconçues. Les «originaux» et le travail qui en a tiré Fingal et les autres poèmes. Lachlan Macphcrson et son rôle. Autres collaborateurs. Rôle et attitude de James Macpherson. Fabrication d'un Ossian gaélique antérieur au texte anglais ; avantages de cette hypothèse. Attitude de Macpherson à l'égard des poésies irlandaises et après Temora. Son caractère.

X. Conclusions sur la valeur de l'Ossian de Macpherson relativement aux traditions gaéliques. — Les noms ;les faits; les légendes ; les mœurs; les sentiments ; le paysage. Conclusions générales sur le rôle de l'auteur et le caractère de son recueil. Macpherson et la poésie ossianique considérés séparément. Intérêts divers qu'éveille l'étude de son Ossian.

L'Irlande et les montagnes de l'Ecosse ont été habitées de temps immémorial par des populations qui parlaient et qui ont parlé jusqu'à nos jours un idiome celtique appelé le gaélique, voisin du gallois et du breton de notre Armorique. Des hommes que distinguaient leur imagination ou leur mémoire ont, pendant des siècles, composé ou retenu des chants qui racontaient les légendes divines ou célébraient les exploits des guerriers. Ces chants, dans l'Irlande du moyen-âge, s'appelaient des scêl * ; ils se répartissaient par types ou sujets. Il y avait les enlèvements, les bannissements, les fêtes, les massacres, les débordements de lacs, les voyages sur mer, etc.. ' Ceux qui récitaient ces poèmes avaient le nom de file ou voyants '. Ils étaient classés en catégories selon le nombre d'histoires qu'ils savaient. On les trouve aussi, plus récemment, appelés se/mc/i/f.'» (.y^rt/iachaid/i,cexix qui savent les histoires); ou, mais dans un rang inférieur *, bardes {bhairdh) \ Ces poètes ou chanteurs, quel que fût leur nom, formaient un des éléments delà classe

1. D'Arbois de Jubainvillc, Cours de Littérature celtique, I, 46.

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