Magasin Encyclopédique, 1795. II
4. Poèmes d'Ossian et de quelques autres bardes, pour servir de suite à l'Ossian de Le Tourneur. Paris, Guefficr et Massot,an III, 3 vol. in-16.
en tout cinq cents pages. 11 coûtait 330 livres en assignats, ou trois livres en numéraire.
L'A vertis.<^ement de huit pages, signé Hill, est daté du 15 octobre 1788. Le nom de Iliil vient évidemment de ce Thomas Ford Hill dont nous avons caractérisé le rôle dans la publication de textes ossianiques : il y a là une usurpation destinée à faire régner une confusion dans l'esprit du lecteur. Quant à la date, si elle est exacte, il s'est écoulé assez peu de temps entre la première apparition des poèmes donnés par Smith et le commencement du travail des traducteurs. C'est justement en 1788 que meurt Le Tourneur | peut-être se sont-ils crus autorisés par sa disparition à reprendre sa tâche, et à donner comme une seconde partie à son œuvre. Sept années s'écoulent entre la date de VAvertissemenf et celle de la publication de l'ouvrage : mais n'oublions pas que la Révolution et la Terreur sont venues interrompre bien d'autres travaux littéraires. Ainsi les trois volumes de Hill, qui appartiennent à l'époque révolutionnaire, et qui n'ont produit tout leur effet, nous le verrons, qu'à la fin du Directoire, sous le Consulat et l'Empire, sont en réalité une œuvre conçue et sans doute exécutée en partie sous l'ancien régime. C'est l'aboutissement du long travail de A^ulgarisation progressive d'Ossian qui avait commencé en 17i)0, trente-cinq ans auparavant. Ces héritiers de Le Tourneur continuent son œuvre et l'achèvent. A dater de 1795, tout le corpus ossianique se peut lire en français : mais il ne sera réuni en un seul ouvrage que quelques années plus tard.
On s'explique par la date ancienne de VAvert'iss;e)nent cette phrase du traducteur, supposé unique : « Je conserve à ces chants le nom de Poésies Erses, qui d'ailleurs est le premier sous lequel ils ont été connus en France. » Il y avait là une protestation discrète contre le changement de dénomination que leur avait fait subir Le Tourneur en les intitulant galliqiies. Mais, dans le volume même qui contient cet Avertissement on ne trouve nulle part le mot erse : il ne se rencontre que dans la réimpression de 1796, et encore au titre des deuxième et troisième volumes seulement.
Les auteurs retracent les travaux de Smith, qui a été
Les idées des traducteurs 419
dans les Hautes-Terres « recueillir les ouvrages de ce genre Conservés par la tradition ou autrement, et que Macpherson n^avait pas été à portée de connaître ». Ces poèmes sont très authentiques, et le lecteur sera bien aise d'apprendre que Smith « moins hardi que Macpherson, n'a pas touché à la contexture des poèmes, et ne s'est permis que deux ou trois retranchements indispensables ». Pour avoir une idée de Ténormité de cette allégation, qui reproduit à peu près les paroles de l'auteur anglais, il suffît de se rappeler ce qu'on a pu lire dans V Introduction de cet ouvrage sur John Smith et ses inventions ossianiques. Une fois le lecteur solidement protégé contre toute velléité de défiance, on peut philosopher à l'aise sur la poésie ossianique, sur « ces beautés qui sont de nature à être plutôt senties qu'analysées ». Voici d'ailleurs la profession de foi des traducteurs;
Je suis loin assurément de pousser l'enthousiasme pour Ossian jusqu'à le mettre au-dessus de tous les poètes passés, présents et futurs, comme le fait Cesarotti, son traducteur italien; mais je rends hommage à la sublimité du génie dans les productions duquel Thomson puisa le sentiment des beautés de la nature, le talent de les décrire, et plusieurs des traits que l'on admire dans ses tableaux. Je pense avec Ortez, Denis et Harold, qui ont traduit l'Ossian de Macpherson, le premier en espagnol, les deux autres en allemand, que ses chants élèvent l'âme, parlent à la sensibilité autant qu'à Timaginatioji, soutiennent quelquefois la comparaison avec ceux d'Homère, et l'emportent souvent sur la poésie hébraïque qu'on a tant louée et peut-être si mal comprise.
Arrêtons-nous pour remarquer quelques lapsus d'histoire littéraire que le lecteur a sans doute déjà notés au passage. Dire qu'Ossian,dont les premiers fragments ont été publiés en 17(30, a pu inspirer l'auteur des Saisons, dont le poème a paru de 1726 à 1730, c'est supposer implicitement que Thomson, étant Ecossais, a connu Ossian dans le texte gaélique ; c'est confondre Lowlanders et Highlanders, c'est n'avoir aucune idée du développement de la littérature écossaise de langue anglaise. Après cela, il est beaucoup moins important de remarquer que le baron de Harold n'a pas traduit Y Ossian de Macpherson, qu'il en a composé un
de son cru, comme on l'a vu. Enfin c'est prêter gratuitement une sottise au bon Gesarotti que de lui faire préférer Ossian à tous les poètes « futurs »; c'est un mot pour arrondir la phrase, c'est un trait d'esprit, si l'on veut : car dans ce temps-là un auteur qui s'adressait au grand public se permettait quelquefois d'être sciemment inexact pour se montrer spirituel.
Malgré ces trois erreurs en quelques lignes, notre Hill a l'œil ouvert sur l'étranger, avant même que l'une ou l'autre des deux personnes qui le composent ait pu être amenée par le malheur des temps à émigrer ; car il connaît la poésie bardique allemande, et il voudrait l'introduire en France. Ce passage est curieux : on y peut voir un exemple de la diffusion des connaissances de littérature étrangère un peu avant la Révolution.
Je croirais donc avoir bien mérité de la littérature et des arts, si la lecture de ces poèmes faisait rechercher ceux que Le Tourneur a traduits, et qu'une routine dédaigneuse a trop négligés ; s'ils échauffaient le génie de quelques jeunes poètes, et qu'il s'établît entre eux un concours, tel que celui dont Klopstock, Kretschmann et Gerstenberg donnèrent l'exemple en Allemagne, lorsque tous trois à l'envi ressuscitèrent la poésie des Bardes et des Scaldes, avec un succès pareil et des moyens divers ; enfin si nos auteurs tragiques et nos peintres, qui doivent être bientôt las de leurs éternelles redites, voulaient apercevoir dans ces recueils une mine encore intacte de conceptions grandes et neuves.
Relevons en passant le regret de ne pas voir en France un cercle ou groupe ossianique, une petite école comme 1 Allemagne et l'Italie en ont possédé; et remarquons surtout le souhait qui termine la phrase. On dirait qu'on n'attendait que l'expression de ce vœu pour l'exaucer, car c'est justement à partir de ce moment que commence au théâtre, dans la musique, dans la peinture, l'exploitation du fdon ossianique. Puis le traducteur en vient à Voltaire : on a vu, à propos de celui-ci et de son intervention dans le débat, comment il réfute brièvement les critiques que le vieillard de Ferney lance à son cher Ossian. En somme sa notice, question d'authenticité à part, est judicieuse. Mais ce qu'il
Les idées des traducteurs 421
faut surtout noter, c'est qu'en citant Le Tourneur, en se donnant, et cela dès le titre, pour son continuateur, en confondant leur cause avec la cause même d'Ossian, Hill donne ridée au public français d'un ample édifice dont on lui découvre successivement deux ailes, de sorte que leur ressemblance atteste la main d'un même architecte.
Les notes de Le Tourneur étaient faites pour enfoncer dans les esprits la conviction de la parfaite véracité d'Ossian, de la réalité des personnages, des lieux et des actions que Ton rencontrait dans ses chants. Celles de Hill sont encore plus riches et plus précises. 11 consacre deux pages à l'explication des noms propres, de ceux bien entendu qui ne se rencontraient pas dans les poèmes précédents ; et non de tous, il s'en faut ; car la richesse onomastique des poèmes de Smith est incroyable : j'y ai relevé environ cent noms qui ne sont pas dans Macpherson, noms de pays, d'îles, de fleuves, de montagnes, de héros, de bardes, d'héroïnes et de chiens. La plupart de ces noms évoquent, comme les premiers, de terribles ou de gracieuses images. L'ensemble des notes de Hill et de ces explications ouvre aux yeux du lecteur un monde ossianique immense, sinon varié, et qui par son étendue même offre toutes les garanties de réalité.
Le recueil lui-même se compose de quatorze poèmes, les mêmes qu'avait donnés Smith. Onze d'entre eux sont attribués à Ossian,les trois autres aux bardes que j'indique entre parenthèses. Tome I : Gatii, Dargo (Ullin), Dermid, Cathiila. Tome II : Manos, Dul/iofia, Finan et Lorma, Trathal, Dargo fils Je Druivel. Tome III : Colmid, L'hiccndïe de Tura, Cathlava (Orran), La Mort d'Artho (Ardar), Cathluina.On a reconnu dans le dernier le Catheluina de Le Tourneur, traduit dans \e Jardin Anglais de 1788. Trathal avait paru déjà dans le Magasin Encyclopédique ; tous les autres étaient complètement inédits en français. Ce sont des poèmes assez courts, qui sont à l'épopée ce que la nouvelle est au roman. Le troisième volume s'achève par Althos et
Dcr/nide, imitation, en 123 vers libres, du poème traduit par Le Tourneur sous le nom de Mort d'Oscar et de Dermid. Ici la jeune fille a un nom : elle s'appelle Ema. Ces vers avaient déjà paru, également anonymes, deux ans avant la date de V Avertissement^. Sont-ils de Griffet-Labaume ou de David de Saint-Georges ? Ils sont bien mauvais, en tout cas, d'une banalité qui n'a pas d'égale : il n'y a rien à en retenir ni à en citer. Remarquons seulement que ce poème, donné par Macpherson comme pseudo-ossianique, et seulement en note, retranché par lui de l'édition définitive, et que Le Tourneur a recueilli cependant, doit au pathétique ultra-romanesque de son sujet d'avoir été versifié plus qu'aucun autre, et surtout mis en romances, comme nous le verrons bientôt.
Pour les sujets des quatorze poèmes, on pourra se reporter au bref résumé que nous avons donné dans V Introduction de cet ouvrage. Aux héros déjà familiers aux lecteurs de Le Tourneur, à Fingal, Ossian, Oscar, Gaul, Dermid, viennent se joindre quantité d'autres figures de chefs belliqueux ou de pâles héroïnes : Dargo, Trathal, Manos, Morglan, Colda, Armor, Crimoïna, Evir-Ghoma,Crisollis, Minvéla, Minalla, Graïna. Qu'ils soient dix ou cent, ils sont toujours pareils, les hommes braves et tendres, les femmes aimantes et fidèles. Ils sont aux créations des grands poètes ce qu'est à une tête de Léonard ou de Rembrandt la figurine d'un catalogue ou d'un journal de modes. Le paysage est peu important, et ne constitue qu'un vague décor, aussi banal en son genre que le palais à volonté de la tragédie déclinante. Tout est sacrifié à l'action, dans ces récits brefs et denses, confus à force de puérile complication. Qu'elles sont bizarres et romanesques, ces histoires que nous content Ossian ou l'antique Ullin, et qu'elles sont bien à leur place entre les Contes moraux de Marmontel et les Nouvelles de Florian! L'un, chassant le sanglier malgré les pressentiments de son amante, revient mourir dans ses bras, et elle expire presque aussitôt; l'autre est cru mort, et son épouse meurt de douleur, sans se douter que des perfides ont tendu un
1. Journal Encyclopédique, iuin 1786 : Althos el Dermide, pièce dont le fond est tiré d'une note anglaise de Macpherson.
Les poèmes et leurs sujets 423
piège à sa tendresse ; celui-ci, chassant dans le brouillard en compagnie de son amante, est pris par elle pour un cerf et transpercé d'une de ses flèches ; celle-là, qui en apportant ime deuxième lance à son héros est percée d'un coup mortel, lui cache en souriant sa blessure, et n'expire que lorsqu'il est sauvé; cette autre meurt dans une barque sous les yeux de son époux. Si ces éternels couples d'amants ou d'époux vous fatiguent, voici un choix de frères et de sœurs, dont la tendresse n'est pas moins touchante : Finan soigné toute une nuit par Lorma sur un récif battu des flots, et mourant avec elle aux premiers feux du jour ; Althos et Migul qu'une branche rompue précipite ensemble dans le torrent sous les yeux de leur père, mais qui plus heureux se retrouvent sains et saufs dans une île. Et que dire du chien blanc qui pendant si longtemps garde le tombeau de son maître « en l'arrosant de ses larmes » et en poussant « de fréquents soupirs » ? et du chien de Finan, qui expire en rapportant son maître au rivage ? Et surtout comment une âme sensible ne serait-elle pas délicieusement émue en voyant la belle Evir-Choma, qu'un songe a avertie, s'embarquer seule avec son enfant pour retrouver son mari, l'apercevoir sur la plage épuisé de fatigue et couvert de blessures, et lui offrir son sein pour le nourrir de son lait, comme jadis sa mère Crisollis avait nourri Gasdu-Conglas son époux ? Sur le refus de Gaul, elle tente de le porter sur ses épaules jusqu'à l'esquif, mais elle succombe sous l'effort, et ils périssent tous les deux ; seul l'enfant survit, et on le retrouve dans la barque, bercé par les flots. Que d'aventures attendrissantes, et que de dénouements funestes ! Il en est pourtant d'heureux : le frère et la sœur sauvés, deux amants qui s'épousent à la fin du poème comme au dernier acte d'une comédie du répertoire ; mais ce dernier dénouement est très rare, comme le fait remarquer le traducteur à la fin de Duthona qui se termine ainsi. Dans cet enchevêtrement d'histoires attendrissantes, un seul trait comique ; le combat du lâche Fuathas avec son ombre, qu'il prend pour un guerrier ennemi. h'Iliade a un Thersite, mais n'a que celui-là : Ossian-Smith ne connaît qu'un lâche au pays de Morven. La plupart des poèmes renferment d'autres poèmes, comme des boîtes renferment d'autres
boîtes, ou comme Tieck s'amusait à enclore une comédie dans une comédie. Ces épisodes qui se greiîent les uns sur les autres étaient déjà fréquents dans Macpherson-Le Tourneur ; ils pullulent dans Smith-Hill.
Il faut ajouter à l'impression que produit la lecture celle que provoque l'illustration de ces aimables historiettes. Les scènes les plus pathétiques et les plus tendres ont naturellement inspiré le burin du graveur, et ce ne sont que vierges joufflues, dont quelque robe à la grecque cache mal les appas, s'éplorant devant les flots déchaînés ; amants et amantes s'enlaçant avec frénés'ie sur des récifs escarpés, îTu pied d'arbres tourmentés, sous un ciel noir de tempête ; jeunes filles nageant éperdûment pour échapper à un ravisseur, et dont les formes potelées se découvrent juste à propos entre deux vagues. Comme dans les poèmes précédents, la guerre et l'amour tiennent la première place dans toutes ces histoires. Mais il faut y ajouter la chasse ; la chasse, par les dangers qu'elle offre, les complots auxquels elle peut donner lieu, la part surtout qu'y peuvent prendre les belles héroïnes, vient fort à propos varier et enrichir l'action. La chasse joue dans Smith un plus grand rôle que dans JSIacpherson ; ce qui s'explique, si l'on se rappelle que ces poèmes qu'il a composés avec tant de désinvolture n'en ont pas moins pour fondement des ballades gaéliques, dont la plus connue est celle de Dermid et du sanglier.
On retrouve ici ces apostrophes aux astres, qui avaient été des éléments nouveaux et remarqués des premiers poèmes ossianiques connus en France. Gaul s'ouvre par une apostrophe au soleil, et Trathal également. Celle de Gaul est plus mélancolique :
0 soleil, ménag-e donc tes rayons ! Comme le roi de Morven, tu prodif^ues tes bienfaits. Ne sais-tu pas qu'un jour la lumière peut s'éteindre comme la sienne ? Ménage les flambeaux que tu allumes par milliers dans ton palais d'azur, lorsque tu vas reposer derrière les portes sombres de rOccident. Pourquoi hâter le moment où ils doivent s'éteindre et te laisser seul dans ton palais attristé, comme ont fait les amis d'Ossian ?l^ourquoi, astre sublime, épuiser tes rayons sur Morven, quand les héros ont cessé de les contempler, quand il ne reste plus d'teil ouvert pour admirer leur splendeur ?
Les sentiments 4^5
Celle de Trathal rappelle davantage l'hymne au soleil de Cartho7i:« Mais peut-être qu'un jour... tu oublieras le moment de te lever... tu ne répondras plus à la voix du matin » ; avec, au début, quelque chose qui ressemble à du Lucrèce et qui en est peut-être une réminiscence ; « A ta vue, les coteaux sourient... » Il J a dans Dargo, fis de Druivel, une apostrophe à la lune et aux étoiles qui rappelle celles des Chants de Selma ou de Dar-thula. Ces poèmes présentent aussi un sentiment des ruines très développé. Au début de Gaul, Ossian gémit, la nuit, dans les ruines du palais de Fingal. Pendant que dort le chasseur sur la bruyère, et qu'à ses pieds son chien rêve de chasse, le Barde veille seul dans les ténèbres, et dans sa mémoire revivent les splendeurs du passé. Il évoque tour à tour ces cités glorieuses qui ne sont plus que décombres, Temora, Tura, Selma. Il parcourt avec émotion les ruines de Selma, et touche par hasard un bouclier rouillé qu'il reconnaît pour celui de Gaul,le compagnon d'Oscar, dont il va pour Malvina chanter les exploits. Un tel début a de la grandeur, il serait vain de le nier ; et le lieu commun sur les ruines, déjà familier à qui venait délire Volney, s'enrichissait heureusement de détails précis, le chardon, le hibou, le daim, qui ont fait leur gîte de ce qui fut le palais de Selma.
On y retrouvait encore, et d'une manière plus marquée, ce goût pour la méditation et ce scepticisme désenchanté qui est la philosophie du Barde et de ses héros. Ossian et ses émules ne se lassent pas de revenir sur la vanité de l'effort humain et la durée éphémère de tout bonheur. Dans Gaul, dans Cathula, dans Colmul, c'est comme un refrain mélancolique et pénétrant :
Notre vie est semblable au rayon du soleil d'hiver, lorsqu'il paraît au milieu de la pluie sur le sommet du Lena...
0 vie passagère ! tes changements sont variés comme les saisons...
Mais combien les rêves de bonheur sont peu durables, fils des jours de peine et de trouble !
Force du guerrier, qu'es-tu ? aujourd'hui tu roules devant toi la bataille en nuages de poussière ; tes pas sont jonchés de morts...; demain le rêve momentané de la bravoure est fini...
On pouvait enfin v entendre de loin en loin des accents plus nouveaux, d'une mélancolie plus personnelle et déjà toute romantique. 11 y a dans Dermid une apostrophe à la vallée de Cona, si tranquille aujourd'hui, et qui paraît avoir oublié ses joies et ses rumeurs d'autrefois : c'est à l'état embryonnaire le thème de la Tristesse d'Ohjmpio. Il y a dans Duthona une ardente aspiration vers l'infini qui s'exprime presque comme celle de Werther ou comme celle de Faust lorsqu'il exhale devant Wagner les rêves de son âme inquiète ; « Oh ! que ne puis-je vous accompagner dans votre course aérienne, et voyager revêtu de lumière au-dessus des montaornes !... »
Je serai bref sur les caractères et la valeur de la traduction. Elle rappelle de très près celle de Le Tourneur, et l'on s'aperçoit que les auteurs ont été plus ou moins à son école et ont suivi ses principes. Même timidité, même affaiblissement de ce que le texte pouvait avoir d'énergie et de sobriété; même goût pour la périphrase et l'arrondissement de la période. Il n'y a guère de progrès, si même il y en a un, pour l'exactitude du détail et la fidélité de la couleur. Un sondage opéré dans Dargo, fils de Druivel présente les différences suivantes avec l'anglais :
But you slumber on your \'ous sommeillez en paix,
beds, ye lights of heaven. étoiles du firmament.
The moon of light in her La lune dans sa carrière si-
steps of silence. lencieuse.
Far distant, in the caves of Leur âme est plongée dans
thought, is their silent soûl. les profondeurs de la méditation.
The dun kid with the long Le faon qu'elle allaite... feet...
She loved my steps on the Elle m'aimait, hill.
i\Iy image grew a lovelytrce Mon image était dans son
within her soûl âme un arbre riant.
Dans ces quelques exemples, les images du texte, dont la hardiesse aura choqué le traducteur, sont alîaiblies ou
Valeur de la traduction
supprimées ; la couleur est modifiée ; l'expression devient plus abstraite. Voici une page de Smith en face de la page de Hill correspondante K
Descend IVom thy place, moiirniul harp of Cona ; descend, Lhou dwellerbetween Ihe dark-crusled shields of my fathers. The winds are abroad :
g-hosts ride on their blusteringwings ; perhaps when they hear thy voice, they will bid their aery coursers stop, that they may listen to their praise. — Yes : for the night is ah-eady calni; the bkie face of the sea is smooth ; no breeze moves the withered leaf. The thistle's beard hangs in mid-air ; the moon rests on the hill, its beams are on the low mists of the vale. In its grey skirts are the habitations of ghosts ; they hover in silence over the bard,for still they retain their love to bis sonj?.
And the songof Ossian shall not be wilhheld. spirits of my love; neither shall the harp of Cona, when you are nigh, be silent. It is not sweet as the harps of clouds, for his voice of âge is mournful. But you love it, because it awakes the memory ofthe past,andbi'ings back the days of your joy.